“ANTOINE MEILLET (1866-1936)” in “Portraits of Linguists: A Biographical Source Book for the History of Western Linguistics, 1746-1963, V. 2”
ANTOINE MEILLET (1866-1936)
Antoine Meillet
J. Vend ryes
Il n’est guère d’entreprise plus difficile et plus hasardeuse que de résumer en quelques pages la vie et l’œuvre d’un homme comme Meillet. Comment se flatter d’atteindre la hauteur d’un pareil sujet et d’en donner une vue d’ensemble, sans rien omettre d’essentiel ! Le voisinage est une gêne quand on veut mesurer une telle figure ; il faut le recul de temps pour en faire paraître la vraie grandeur. Le seul expédient qui s’offre est de réunir, au fil des souvenirs, le plus grand nombre de détails. Encore la tâche peut-elle sembler vaine quand on écrit dans un périodique où est inscrite, depuis ses débuts, l’activité de Meillet sur tous les domaines et au nom d’une société dont il a été l’âme pendant quarante ans. On doit se résigner à encourir le double reproche d’être inférieur et incomplet. C’est un reproche dont s’excuse d’avance, dans l’accomplissement du devoir qui lui incombe, le plus ancien élève de Meillet, chargé de rappeler ici ce qu’il fut comme homme, comme savant, comme professeur.
Antoine Meillet était né le 11 novembre 1866 à Moulins, dans une maison de la rue de Bourgogne où habitaient ses grands-parents du côté maternel.1 Sa famille était de vieille souche bourbonnaise : mais son père, Bourbonnais lui-même, avait acquis une charge de notaire dans une petite ville berrichonne, Châteaumeillant, chef-lieu de canton du département du Cher, à une centaine de kilomètres à l’Ouest de Moulins. C’est à Châteaumeillant que Meillet est mort le 21 septembre 1936, dans la vieille demeure paternelle ; mais, suivant son désir, il a été enterré dans le caveau de sa famille au cimetière de Moulins.
Moulins et Châteaumeillant ! Ces deux noms résument ce que Meillet avait de plus cher à la fois comme traditions de famille et comme souvenirs de jeunesse. Ils évoquent une vie studieuse et recueillie dans le cadre d’un logis intime et d’une nature calme et rustique. En quelque lieu que l’on soit né, les premières impressions de cet âge heureux qu’est l’enfance se gravent si profondément dans le cœur qu’elles y laissent des traces ineffaçables. Il se crée ainsi entre l’homme et le sol natal des liens puissants, dont l’âge ne fait qu’accroître la force. Ceux qui unissaient Meillet au Bourbonnais et au Berry ont été jusqu’au dernier jour la joie et la fierté de sa vie.
Même après qu’il n’y eut conservé aucun logis, Meillet ne manquait pas de revenir chaque année dans sa ville natale. Il aimait à y retrouver les souvenirs de ses premières années, à revoir les lieux familiers de son enfance, à retourner manger des gâteaux dans la pâtisserie où le conduisait sa grand’mère. La ville de Moulins exerça certainement une influence sur la formation de son esprit. Du temps où elle était souveraine, elle a gardé à la fois une distinction aristocra- tique, une élégance discrètement bourgeoise et un recueillement quasi monastique. On ne peut circuler dans ses boulevards et dans ses rues sans y rencontrer la trace du passé. Et parmi les œuvres d’art qu’elle offre à l’admiration des touristes, il y en a trois qui sont de choix : le triptyque de la cathédrale, la bible de Souvigny, le mausolée de la chapelle du lycée. Celui-là, Meillet eut l’occasion de le voir souvent au cours de ses années d’études. C’est un monument élevé à Henri de Montmorency, décapité à Toulouse en 1632, par sa veuve Felice des Ursins, la Sylvie de Théophile. Celle qui protégea le poète mécréant contre les fureurs du Père Garasse finit ses jours comme supérieure d’un couvent de Visitandines. En ce drame d’une vie princière, on voit ainsi se mêler, comme souvent dans notre histoire, la folle témérité de la jeunesse, le courage et l’amour, la politique, la littérature et la religion. Quel sujet de réflexions pour un jeune écolier, attentif et appliqué ! quel exemple saisissant de ces forces spirituelles dont le jeu fait la trame de la destinée humaine!
Meillet se piquait volontiers d’être un rural ; et le fait est qu’il connaissait bien les choses de la campagne, pour les avoir observées dès l’enfance à Châteaumeillant. La culture de la vigne et des arbres fruitiers, les soins à donner aux animaux, les divers travaux de la terre suivant les saisons, tous les mille secrets de la vie paysanne, il en connaissait le détail. Il avait fait l’expérience des Géorgiques avant d’en goûter la description dans Virgile. En contact direct avec la nature, il en avait senti la grandeur et la beauté. Aussi quelle joie c’était pour lui de recevoir des visiteurs dans son ‘ Paradis ‘ (ainsi se nommait la propriété acquise par son père, un peu en dehors de la ville), de leur montrer sa vigne, son verger, sa basse-cour, de leur faire admirer les arbres qu’il avait plantés. La petite ville elle-même est riche de passé. Son église romane est consacrée à Saint-Genès (un des plus vieux saints de France, aimait-il à dire) et elle offre de plus aux touristes les restes d’une autre église romane, non moins ancienne, et d’un château féodal sur une motte imposante et bien dégagée. Là aussi Meillet trouvait matière à des réflexions qui le conduisaient bien loin dans le passé de notre histoire. Il y apprenait à méditer sur l’écoulement continu des choses, sur le lien qui unit les générations successives ; il y puisait le sentiment que le sol où les vivants s’agitent est fait de la cendre des morts.
Meillet était âgé de onze ans quand il eut le malheur de perdre sa mère, femme d’une rare distinction, dont il garda toute sa vie la chère mémoire. Son père vendit alors son étude de Châteaumeillant et vint s’installer à Moulins pour y assurer l’instruction de ses deux fils, dont Antoine était l’aîné. C’est au lycée, qui porte aujourd’hui le nom de Lycée Banville, que les deux enfants furent placés. Meillet y fit toutes ses études, jusqu’au double baccalauréat (lettres et sciences), dont il alla subir les épreuves à la Faculté de Clermont-Ferrand. Il eut toujours une vive reconnaissance envers le lycée de Moulins. Dès le début, il s’y était classé comme un élève exceptionnel, et il emportait toujours à la fin de l’année les premiers prix de sa classe. Il s’y était fait des camarades, dont l’amitié lui resta fidèle toute sa vie. Il y eut, entre autres professeurs, Dorison en seconde, Doumic en rhétorique, Chabot en philosophie. Il aimait à rappeler le souvenir de ses maîtres, notamment celui de Dorison, excellent helléniste, qui lui avait fait comprendre le génie de la langue grecque et la beauté de cette littérature, dont il devait plus tard tirer tant de jouissance.
Une fois bachelier, Meillet avait à choisir une carrière. Il voulut être professeur et décida d’aller poursuivre ses études à Paris. Son père, pour ne pas le quitter, vint s’installer avec lui en plein centre du quartier latin, au numéro 24 du boulevard Saint-Michel. Les plus anciens élèves de Meillet ne peuvent se rappeler sans émotion ce logement du cinquième étage, d’où la vue dominait les Thermes et le jardin de Cluny. On y accédait par un escalier étroit et assez raide, que Meillet escaladait toujours d’un pas rapide, en sautant une marche sur deux. Il devait y rester presque jusqu’à la guerre. Au bout de quelques années, son père n’y venait plus passer que quelques semaines en hiver, réservant à Châteaumeillant la majeure partie de son temps. Mais Meillet y était entouré des soins vigilants de sa nourrice, une berrichonne illettrée, qui le traitait comme son enfant. Il y jouissait aussi de la compagnie d’une de ses cousines, plus âgée que lui, qui, après avoir séjourné en Pologne comme institutrice, était revenue à Paris et y donnait des leçons de piano.
Dès qu’on pénétrait dans cet intérieur, on se sentait transporté dans une atmosphère de sérénité, bien loin, bien au-dessus des vaines agitations du monde. L’esprit seul y régnait, uniquement tourné vers la science et vers l’art. La vie s’y écoulait suivant des règles uni- formes. Meillet se levait à cinq heures, quelquefois plus tôt, et se mettait au travail. Il ne manquait pas chaque matin de faire un exercice de piano, généralement en jouant une fugue de Bach. Quand un vieil élève de Meillet évoque cet appartement du boulevard Saint-Michel, des souvenirs de plus de 40 ans viennent en foule à sa mémoire, si précis qu’ils semblent d’hier ! C’est le petit salon, où parfois le visiteur matinal interrompait la sonate commencée, ou attendait pour entrer les derniers accords ; c’est la salle à manger, où l’on voyait souvent, étalés sur la table, textes, grammaires et diction- naires pour la préparation de quelque cours ; c’est surtout le cabinet de travail, si l’on peut appeler de ce nom la petite pièce mansardée où Meillet recevait d’ordinaire. C’était un singulier capharnaum ; on y voyait des tas de livres accumulés sur des chaises, des paquets de fiches disposés sur une planche et protégés chacun par le poids d’un palet de métal ou de pierre, enfin entre les fenêtres, un antique divan, auquel manquait un pied et qui basculait quand on avait l’imprudence de s’asseoir dessus. C’est là que travaillait Meillet, toujours debout, écrivant sur une bibliothèque tournante ou sur le marbre de sa cheminée encombrée de papiers. Car cet extraordinaire savant, qui a passé sa vie à lire et à écrire et dont les ouvrages occupent un rayon de bibliothèque, n’a jamais eu de table de travail.
Pour ses débuts à Paris, au mois d’octobre 1884, Meillet entra comme externe au lycée Louis-le-Grand, où il fut en qualité de vétéran l’élève de Merlet et de Hatzfeld. Mais dès l’année suivante, il passait à la Sorbonne pour y préparer la licence. Admis au concours des bourses de licence — ce qui lui imposa d’accepter un poste de maître d’internat au lycée Saint-Louis — il fut au bout de deux années reçu brillamment à l’examen. Il eut ensuite une bourse d’agrégation, et au concours de 1889, il obtenait le premier rang à l’agrégation de grammaire. Mais il ne se sentait aucun goût pour l’enseignement secondaire. Il a souvent raconté lui-même comment, un jour ou deux avant la rentrée des classes, ayant eu la surprise d’être avisé de sa nomination au lycée de Montluçon, il avait envoyé d’urgence un télégramme au proviseur pour le prévenir qu’il n’eût pas à compter sur lui.
Il avait en effet résolu d’entrer dans une voie tout autre. A la Faculté même, les leçons de Louis Havet, de Darmesteter, de Ber- gaigne, puis de Victor Henry, lui avaient inspiré le goût et la méthode du travail scientifique. Bien avant l’agrégation, il avait fréquenté le Collège de France où il avait apprécié l’élégance et la pénétrante finesse des leçons de Bréal. Mais c’était surtout à l’École des Hautes-Études que sa vocation s’était affirmée. Il s’y était fait inscrire dès novembre 1885 pour les conférences de latin (Riemann) et de sanskrit (Bergaigne, puis Sylvain Lévi) ; l’année suivante pour les conférences de grammaire comparée. L’enseignement de Ferdinand de Saussure fut pour lui une éblouissante révélation. Il s’y révéla lui-même, en faisant preuve d’une tëlle maîtrise que, trois ans plus tard, de Saussure ayant dû prendre un congé d’un an, lui confia sa suppléance. Ce furent ses débuts dans l’enseignement (20 novembre 1889).
Il passa l’année suivante au Caucase, chargé d’une mission, pour y étudier sur place l’arménien moderne et faire des recherches sur d’anciens manuscrits arméniens. Après un arrêt à Vienne, où il visita les Mékhitaristes et suivit quelques leçons de Meringer, alors jeune privat-dozent à l’Université, il partit pour Tiflis. De là il se rendit à Etchmiadzin. Ce séjour à l’air pur de la haute montagne eut sur sa santé l’effet le plus heureux. Il avait donné vers l’âge de 18 ans quelques inquiétudes à sa famille : on craignait la tuberculose, dont même une ou deux saisons aux Eaux-Bonnes n’avaient pas écarté la menace. Meillet revint du Caucase complètement, définitivement guéri. Il conserva toujours un aspect assez frêle et délicat, mais sa constitution était excellente, et jusqu’à la crise des dernières années, on ne le vit jamais arrêté pour raison de santé. Alors que chaque hiver plus d’un de ses collègues devait suspendre ses cours pendant une ou deux semaines pour conjurer quelque attaque de grippe, Meillet résistait solidement à l’action des intempéries et se maintenait toujours alerte et dispos d’esprit et de corps.
En 1891, Ferdinand de Saussure décida de quitter Paris pour retourner à Genève, sa ville natale, où on lui offrait une chaire à l’Université. Meillet paraissait tout désigné pour le remplacer à l’École des Hautes-Études. Mais Bréal, qu’effrayait un peu la har- diesse du jeune linguiste, exigea que cette succession fût partagée entre lui et Duvau. Ce dernier, un autre de ses anciens élèves, de deux ans seulement plus âgé que Meillet, avait, après l’agrégation, passé deux années à l’École Française de Rome et occupait alors une maîtrise de conférences à la Faculté des Lettres de Lille. Les deux hommes différaient du tout au tout. Autant l’un, plein de conviction scientifique, voyait grand et large et ambitionnait de réaliser l’œuvre la plus ample ; autant l’autre, sceptique, hypercritique, se confinait dans de menues recherches, où son esprit subtil trouvait un amusement distingué. Meillet accepta le partage sans amertume ; il eut toujours avec son collègue des rapports cordiaux et après la mort de celui-ci, en 1903, il prit soin de mettre en valeur son œuvre scientifique (Mém. Soc. Lingu., t. XIII, p. 233). Duvau s’était surtout occupé d’italique, de germanique et de celtique. Meillet lui abandonna ce domaine et même, tant que vécut Duvau, il poussa le scrupule, lui qui était si bon latiniste, jusqu’à s’abstenir de mettre la linguistique latine au programme de ses leçons.
En 1894, après la mort de James Darmesteter, Meillet fut chargé à l’École des Hautes-Études d’un enseignement de l’ancien iranien, qu’il joignit à celui de la grammaire comparée. Sa carrière universitaire est ensuite jalonnée de quelques dates, qu’il suffira d’énumérer pour en rappeler les étapes. Il avait le 10 mars 1897 obtenu devant la Faculté des Lettres de Paris le grade de docteur ès lettres. Pendant les deux semestres de l’année scolaire 1899-1900, Bréal le chargea de le suppléer au Collège de France. En 1902, après la mort de Carrière, il fut appelé à l’École des Langues Orientales, pour y enseigner l’arménien. Mais avant d’inaugurer cet enseignement, qui s’ajoutait à ceux qu’il avait déjà, il demanda et obtint une nouvelle mission en Arménie ; il se rendit à Etchmiadzin pour y étudier des manuscrits et rafraîchir sa pratique de la langue vivante. Bréal ayant pris sa retraite en 1905, Meillet fut élu l’année suivante pour le remplacer dans la chaire de grammaire comparée du Collège de France. Il abandonna alors la chaire d’arménien de l’École des Langues Orientales, mais il conserva ses enseignements de l’École des Hautes-Études, et celle-ci, à la mort de Louis Havet, le choisit comme président, le 8 février 1925. Toutefois, dès qu’il eut dépassé la soixantaine, il désira marquer par un geste désintéressé sa volonté de ne pas abuser des situations acquises et de laisser la place à de plus jeunes. En 1927, il remit entre les mains de M. Benveniste ses conférences de l’École des Hautes- Études ; mais avec un zèle bénévole et gratuit, il ne cessa pas de donner son enseignement, jusqu’au moment où sa santé le mit hors d’état de le continuer.
De l’accident qui le frappa au mois de mars 1932, il ne se remit jamais complètement. Ce fut le terrible prélude d’une série d’autres qui, peu à peu, usèrent ses forces, gênèrent sa marche et finalement lui rendirent tout déplacement des plus difficiles. Pour comble de malheur, sa vue fut gravement atteinte. Cette dernière période de sa vie laisse un souvenir douloureux à tous ceux qui l’ont connu et aimé. Mais aussi quel modèle de stoïque résignation, de volonté inébran- lable il a donné à son entourage ! A partir de 1911, il avait perdu successivement, à des intervalles rapprochés, ses parents les plus chers, sa cousine, son père, sa grand’mère. Il ne pouvait pas rester seul ; il s’était marié en 1916. On ne mentionne ici cette union que pour rappeler l’admirable dévouement dont l’entoura pendant plus de quatre années d’angoisses et de soucis constants la compagne qu’il s’était choisie.
Cruellement diminué dans son être physique, il avait gardé intacte son intelligence et, sans se faire d’illusion sur son état, il voulut tenir virilement son rôle dans la vie et accomplir jusqu’à l’extrême limite de ses forces ses tâches de professeur et de savant. Il se faisait aider pour lire les ouvrages nouveaux, pour écrire articles et comptes rendus, pour préparer les rééditions de ses livres et en corriger les épreuves. Il désirait et sollicitait les visites, surtout des jeunes, qu’il était pressé de connaître ; il s’intéressait à leurs progrès, s’informait de leurs travaux et cherchait à préparer leur avenir. Il les mettait au courant de projets de vaste envergure dont il formait le plan dans sa tête. Son cerveau jusqu’aux derniers jours n’a pas cessé d’être actif ; et quand on allait le voir, immobile dans son fauteuil, courbé par la maladie, on était étonné, ému, ravi de lui trouver l’intelligence toujours lucide, la mémoire toujours fidèle et de recueillir encore de sa bouche des opinions pertinentes, des conseils éclairés, des idées fécondes.
La privation la plus pénible que lui ait imposée la maladie est probablement d’avoir entravé, restreint les relations sociales. Il tint pourtant jusqu’au dernier hiver à recevoir chez lui à jour fixe, suivant une habitude qui lui était chère. Meillet était sociable éminemment. Pendant vingt ans et plus, tant qu’il vécut célibataire, il ne manqua jamais d’aller chaque semaine passer une soirée chez ses amis Sylvain Lévi. Le lundi d’abord, le samedi ensuite, c’était dans cette maison si simple, si accueillante, si familière, un concours d’amis, de visiteurs, d’étrangers. Meillet y était de fondation, toujours écouté, entouré, admiré pour sa gaieté, son entrain, sa conversation piquante et instructive. Il fréquentait régulièrement aussi les soirées de Louis Havet, de Paul Boyer, d’autres encore. Il aimait les réceptions mondaines, qui sont pour tant d’intellectuels une corvée sans agrément. Il les appréciait comme une diversion à ses travaux, mais surtout comme une occasion de rencontrer des gens étrangers à ses études, c’est-à-dire de s’entretenir de sujets nouveaux pour lui, en un mot de s’instruire encore.
Sa curiosité était extrême et s’étendait, peut-on dire, à tout ce qui est humain. Il avait l’habitude de lire chaque jour un grand nombre de journaux, représentant les opinions les plus diverses, y compris les journaux financiers ; car il prenait aux choses de la Bourse un intérêt qui, pour être surtout théorique, n’en était pas moins vif. Il suivait comme un professionel les fluctuations des changes ou des valeurs mobilières, aussi bien que le cours des sucres ou des blés, des pétroles ou des cuivres, des laines ou des soies. Aussi quand il rencontrait dans le monde industriels ou commerçants, agriculteurs ou financiers, il était à même de causer avec eux de leur spécialité, et souvent il les étonnait par la compétence qu’il s’était acquise des détails de leur métier.
Cette universelle curiosité s’attachait particulièrement aux beaux arts. Il suivait régulièrement les principales expositions de peinture et son œil gardait un souvenir exact des formes et des couleurs. Chaque détail était enregistré une fois pour toutes dans ce cerveau prodigieux, qui classait, comparait, jugeait du premier coup. Le Louvre lui était familier ; il s’intéressait aux remaniements des collections, aux acquisitions nouvelles ; il connaissait à fond les œuvres anciennes. Un jour que dans une société savante on parlait de la découverte récente d’un prétendu crâne de Descartes, quelqu’un proposa d’en confronter les dimensions avec le célèbre portrait de Frans Hals. Meillet fit observer qu’il existait au Louvre un autre portrait de Descartes, œuvre de Sébastien Bourdon. On le regarda avec une admiration mêlée de stupeur. Plus d’un parmi les assistants ignorait sans doute le nom même de ce peintre.
C’était toutefois la musique qui avait les préférences de Meillet. Sans être un virtuose, il était bon exécutant et se livrait, chaque jour, on l’a dit plus haut, à un exercice de piano. Il n’allait guère au théâtre, estimant que lorsqu’on dispose d’un temps limité, il est indispensable de l’employer au mieux ; or la scène offre trop souvent le risque d’expériences fâcheuses par le spectacle de pièces sans valeur et sans intérêt. Mais il suivait assidûment les concerts, auxquels il consacrait ses après-midis du dimanche et parfois plusieurs soirées de la semaine. Sa silhouette si expressive attirait et retenait l’attention. Tel détail de son costume l’avait rendue plus familière encore aux habitués, aux ouvreuses, qui attendaient sa venue chaque dimanche et s’étonnaient de son absence quand il avait préféré se rendre à l’audition d’un autre concert.
Ses relations avec l’étranger étaient excellentes et il s’appliquait à les entretenir. Il avait la conviction que la science ne connaît pas de frontières et qu’il ne peut y avoir de progrès scientifique sans une loyale et féconde collaboration internationale. Dans tous les pays où il a passé, il s’est acquis des amitiés, que méritaient sa simplicité, sa dignité, sa franchise. Il n’est guère de recueil jubilaire, à l’étranger comme en France, auquel il n’ait donné sa faveur sous la forme d’une contribution personnelle. Il prenait soin chaque fois de s’adapter à la discipline que représentait le donataire et au genre de recherches par lequel il s’était distingué. Non pas dans l’intention de montrer la variété de ses connaissances et de ses aptitudes, mais afin de donner un témoignage aussi complet que possible de l’estime réciproque que se doivent les savants des divers pays. Il collabora à nombre de périodiques étrangers, et notamment à Scientia. Les événements de 1914 furent pour lui, sinon une surprise, car il avait en politique extérieure une rare perspicacité, du moins un déchirement cruel. Mais devant l’horreur de ce retour à la barbarie, il ne s’abandonna pas au désespoir. Il entretint une correspondance plus fidèle, plus constante, plus affectueuse que jamais avec ses élèves ou ses jeunes amis appelés à servir sur le front. Lui-même n’hésita pas à accomplir, dans la mesure de ses forces, ce qu’il considérait comme un devoir envers la cause que défendait la France. 11 collabora au Bulletin des armées auprès de Rébelliau et de Lévy-Bruhl. L’anonymat empêche malheureusement de mesurer l’intérêt de cette collaboration, destinée à maintenir ferme le moral du pays. On peut affirmer en tout cas que dans son travail scientifique, aucun préjugé national n’a jamais obscurci la netteté de sa vision ni fléchi la rectitude de son jugement. Écrivant en 1923 un article sur ‘ ce que la linguistique doit aux savants allemands ‘, il mit en lumière avec une impartialité complète les mérites de leur esprit d’invention et de leur travail discipliné (Lingu, hist, et lingu, gén., t. II, p. 152).
Meillet était un grand voyageur. En dehors des déplacements obligatoires, comme ceux qu’avaient exigés ses études (à Vienne par exemple ou en Arménie) et plus tard les conférences qu’il fut appelé à faire en de nombreux pays, y compris les États-Unis d’Amérique, il avait durant toute sa vie consacré une partie de ses vacances à des voyages. C’était pour lui moins un délassement qu’une diversion, un changement dans ses études. Ayant la préoccupation constante d’enrichir ses connaissances, il faisait alors porter son attention sur la vie et les mœurs des pays qu’il visitait ; il prenait contact avec le monde; mais surtout il se plongeait dans la contemplation des œuvres d’art. Aucun des grands musées d’Europe ne lui était inconnu. Il n’avait pas négligé la France, qu’il connaissait mieux que beaucoup de Français ; il préférait toutefois changer d’air en se rendant à l’étranger. 11 avait visité tous les pays de l’Europe, de l’Est à l’Ouest, et souvent à plusieurs reprises : la Russie, les Pays scandinaves, l’Ailemagne, l’Europe Centrale, les Balkans et la Grèce, l’Espagne, l’Angleterre, l’Irlande, la Hollande. Mais c’était l’Italie qui avait ses préférences. Il l’avait parcourue du Nord au Sud, des lacs alpestres à la Sicile, et il en connaissait les coins les plus reculés. Pendant une longue période de sa vie, il ne manqua pas de s’y rendre chaque année. C’était tantôt pour revoir les musées de Florence ou de Venise, tantôt pour goûter à nouveau le charme intime des petites villes de l’Ombrie ou la splendeur du paysage napolitain. Il y retrouvait les souvenirs des auteurs classiques qu’il connaissait si bien ; il y revivait les époques lointaines de l’histoire de Rome. Nombre de ses voyages lui laissèrent des impressions amusantes qu’il rappelait volontiers, lorsqu’il dut par exemple redescendre à pied de Saint-Marin à Rimini, en plein été, après une journée fatigante, parce qu’il avait manqué le courrier.
Suivant les habitudes méthodiques qui réglaient l’organisation de sa vie, il faisait d’avance, horaires en main, son plan de voyage ; et il s’astreignait à n’y rien changer, sauf quand il lui arrivait, comme un jour en France, de compter sur un express qui n’existait pas ou plus, parce qu’il ne fonctionnait que durant quelques semaines de l’été ; ou quand il fut contraint de faire à pied le tour de la Corse, dont il avait dressé le plan d’après l’indicateur, parce que son arrivée dans l’île coïncidait avec une grève des chemins de fer. C’étaient là de ces épisodes pittoresques dont il conservait un souvenir amusé et qu’il aimait à narrer comme une preuve de son endurance physique. Ce dernier exploit faillit d’ailleurs lui coûter cher. Car l’excès de fatigue qu’il s’imposa sur les routes montagneuses de la Corse lui valut une maladie qui le retint au lit pendant quelque temps. C’est bien là, en tout cas, un exemple typique de l’entêtement qu’il mettait à exécuter ponctuellement les programmes qu’il s’était fixés.
S’il montrait cette ténacité dans les occupations relativement futiles d’un voyage, on peut imaginer le soin qu’il apportait à accomplir intégralement les tâches qu’il considérait comme un devoir. Il avait coutume le premier janvier de chaque année de se fixer un plan pour l’année entière. Les voyages, les distractions y avaient leur place, mais il y inscrivait avant tout les recherches à entreprendre, les lectures à faire, les sujets à traiter dans ses cours, les articles et les livres à écrire. Rarement il eut à reporter à l’année suivante le reliquat d’une année écoulée. Si d’aventure, dans les derniers mois de l’année, il se sentait en retard sur son programme, il mettait son point d’honneur à faire diligence pour rattraper le temps perdu. Cette volonté soutenue suppose une domination de soi-même, qui est la plus haute qualité morale.
Bien qu’il eût conscience de sa valeur, il n’abusa jamais de la supériorité qu’elle lui conférait. Dans le commerce de la vie, il se montrait doux, modeste, conciliant. Sa fine sensibilité lui inspirait les attentions les plus exquises, les prévenances les plus délicates. Il aimait à faire plaisir et se dévouait à ses amis avec le désintéressement le plus généreux. Toujours sévère pour lui-même, il était plein d’indulgence pour les fautes et les faiblesses d’autrui. Le fond de son caractère était la simplicité et la bonté. Jamais un mot amer ou brutal, une plaisanterie blessante ou déplacée n’est sortie de ses levres. S’il parut quelquefois autoritaire aux gens qui le connaissaient mal, c’est qu’il ne transigeait pas quand la justice et la vérité lui paraissaient enjeu. C’est aussi qu’il prenait au sérieux les tâches qui lui étaient confiées et qu’il ne manquait jamais à défendre les institutions ou les personnes dont il avait la responsabilité. Son courage était alors à la hauteur de son intelligence. S’il accepta des fonctions nombreuses, souvent lourdes et difficiles, il ne les considéra jamais comme une distinction flatteuse, mais comme un devoir à remplir.
Tout le long de sa carrière, les honneurs lui étaient venus en grand nombre, sans qu’il en tirât vanité. Il est mort commandeur de la Légion d’honneur. L’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres l’avait admis chez elle le 16 mai 1924, et l’Institut tout entier lui attribua en 1936 le Prix Osiris. Mais bien auparavant, les corps savants de l’étranger avaient reconnu ses mérites.
La liste des Académies et sociétés savantes dont il était membre est longue ; il n’est pas inutile de la reproduire ici, avec la date de son élection et dans l’ordre chronologique:
1908 Société finno ougrienne,
1908 Académie de Göteborg,
1909 Académie François-Joseph de Prague,
1913 Académie des Sciences de Christiania,
1914 Académie des Sciences de Cracovie,
1918 Académie Royale d’Irlande,
1918 Académie Royale des Pays-Bas,
1919 Académie Royale de Bruxelles,
1920 Société Royale des Sciences et des Lettres de Danemark,
1920 Académie tchèque des Sciences et des Arts,
1920 Académie Royale de Serbie,
1922 Société des Sciences d’Upsal,
1923 Académie Royale de Roumanie,
1926 Académie des Sciences de Finlande,
1933 Académie d’Athènes.
Il était membre d’honneur de la Matisa Srpcka (1927), de l’Université de Lettonie (1928), de la Royal Asiatic Society de Londres (1928), et de l’American Oriental Society (1935). Il avait en outre reçu le Doctorat honoris causa des Universités de Padoue (1922), de Dublin (Trinity College, 1928), d’Oxford (1928), de Bruxelles (Université libre, 1932).
Un hommage dont il avait été, ajuste titre, particulièrement fier lui était venu, en 1910, de l’Université de Berlin. Le parchemin qui lui conférait le titre de Docteur honoris causa portait comme libellé : grammaticae comparatae auctori gremissimo scriptori elegantissimo praeceptori meritissimo, studiorum grammaticorum inter Gallos laeta spe efflorescentium decori atque exemplo. C’était la digne récompense d’une activité scientifique, dont il faut maintenant tenter de marquer les principaux traits.
On peut dire que l’histoire du développement de la pensée de Meillet se confond avec l’histoire de la linguistique au cours des cinquante dernières années. Non pas que Meillet lui-même soit l’auteur responsable de tous les progrès réalisés et qu’on doive en reporter le mérite à lui seul. Mais d’une part, sa doctrine était assez souple pour qu’il pût y introduire aisément les idées nouvelles en leur donnant la place et la portée qu’elles devaient avoir. Et d’autre part, son activité toujours en éveil dominait à tel point les progrès de la science, qu’il n’y a guère de création utile qu’il n’ait prévue, souhaitée, encouragée.
Pour bien comprendre son œuvre et en apprécier l’originalité, il faut se représenter l’état où se trouvaient les études linguistiques quand il commença à s’y donner. C’était l’époque où les néogrammairiens jouissaient du plus grand prestige. La linguistique n’était guère conçue et pratiquée que sous l’aspect historique et comme application de la méthode comparative. Les découvertes de la phonétique historique, les travaux morphologiques de l’école de Leipzig renforcés par le génial Mémoire de Ferdinand de Saussure, donnaient aux résultats de la méthode comparative un éclat justifié.
Meillet fut avant tout un comparatiste ; il l’est resté toute sa vie. Son œuvre entière n’est que l’illustration pratique de la méthode, et il en a donné l’exposé théorique le plus complet dans les conférences qu’il a faites en 1924 à Oslo. A ses yeux, la comparaison est le seul instrument efficace dont dispose le linguiste pour faire l’histoire des langues. On se rappelle la séance du Congrès de la Haye, où certains orateurs semblaient traiter avec dédain la comparaison comme une méthode surannée, qui avait épuisé tous ses effets ; d’où l’on pouvait conclure que les linguistes devaient désormais chercher une autre voie. Meillet se redressa brusquement et s’écria d’un ton énergique : ‘ Mais moi, je suis comparatiste ! ‘ Chacun fut frappé de la vigueur presque agressive dont Meillet proclama cette affirmation. C’est qu’il s’agissait pour lui de défendre ce qui avait été le principe directeur de toute son activité scientifique.
La linguistique historique repose sur un postulat, qui est une vérité d’expérience. C’est que, en se transmettant d’une génération à une autre, les langues subissent des changements qui sont continus, réguliers et inconscients. Et la méthode comparative n’est qu’un moyen de prolonger l’histoire dans le passé, c’est-à-dire d’atteindre un état linguistique sur lequel ne subsiste aucun document écrit. Elle s’appuie sur le raisonnnement qui suit : lorsque deux ou plusieurs langues différentes présentent des similitudes de structure telles qu’elles ne puissent s’expliquer ni par des coïncidences fortuites ni par des emprunts de l’une à l’autre, on doit conclure que ces langues représentent les développements indépendants d’un état linguistique commun plus ancien dont elles sont issues séparément. Telle est la base de la grammaire comparée.
La méthode comparative est d’autant plus efficace qu’elle opère sur des langues plus nombreuses et d’une singularité plus marquée. Aussi est-ce sur les langues indo-européennes qu’elle avait obtenu, et cela dès le milieu du xIxe siècle, les résultats les plus clairs et les plus sûrs. Mais pour être un véritable comparatiste, il fallait posséder soi-même une connaissance directe et personnelle du plus grand nombre possible des langues sur lesquelles devait porter la comparaison. Meillet fut dès le début pénétré de cette vérité ; et il recommanda toujours à ses élèves d’acquérir la pratique d’une langue au moins de chaque groupe de la famille. Initié à la grammaire comparée par Bréal et Ferdinand de Saussure, il se fit élève de Bergaigne pour le sanskrit, de James Darmesteter pour l’avestique, de L. Havet et de Riemann pour le latin, de d’Arbois de Jubainville pour l’irlandais, d’Arsène Darmesteter et de Gaston Paris pour les langues romanes.
Dès le début, deux groupes de langues l’attirèrent particulièrement, le slave et l’arménien. Il se tourna vers le slave, parce que nul n’enseignait alors la linguistique slave en France et qu’il voyait là une discipline nouvelle à fonder ; mais surtout parce que son ami Paul Boyer, qui était alors en Russie, où il suivait les cours de Fortunatov et voyait travailler Chakhmatov, lui signalait avec insistance combien les langues slaves avaient d’importance pour la grammaire comparée de l’indo-européen et offraient encore au linguiste un terrain neuf et fécond à cultiver. Son intérêt pour l’arménien était également d’ordre scientifique. Hübschmann avait démontré quelques années seulement auparavant que l’arménien formait un groupe linguistique distinct, indépendant de tous les autres. On avait cru d’abord qu’il se rattachait à l’iranien. Mais ce n’était qu’une apparence, due au fait que pendant plus de trois siècles, l’Arménie ayant été dominée par une aristocratie parthe, un nombre considérable de mots d’origine iranienne avait pénétré par emprunt en arménien. C’était pour un jeune linguiste une occasion excellente d’apprendre à discerner jusqu’où peut s’exercer sur une langue une influence étrangère et quels sont les traits particuliers qui attestent et justifient la parenté. En 1890, Meillet se mettait à l’étude de russe et dès 1887, il suivait à l’École des Langues Orientales les cours d’arménien de Carrière.
La façon dont ce comparatiste étudiait les diverses langues peut être proposée en modèle aux linguistes. Il apportait à cette étude tout le souci de précision du philologue. C’est pour lui qu’aurait pu être créé le terme de philologie comparée. Linguistique et philologie sont deux disciplines que certains sont enclins à distinguer, voire même à opposer. En réalité elles se complètent et l’exemple de Meillet prouve que dans un bon esprit elles sont inséparables. Dès le début, Meillet a mis en pratique un principe qu’il a souvent répété à ses élèves : c’est qu’un linguiste ne doit utiliser un fait quelconque que s’il en connaît la valeur exacte dans la langue d’où ce fait est tiré ; et pour acquérir cette connaissance, le meilleur moyen est d’étudier la langue en philologue. Les travaux de Meillet qui ont eu linguistiquement le plus de portée s’appuyaient sur une pratique philologique des langues qu’ils concernent ; et l’on peut citer comme des modèles d’enquêtes philologiques ses recherches sur la métrique védique, sur le duel ou le pronom personnel en gotique, sur la tradition du texte de l’Avesta, sur la syntaxe de l’arménien, sur tant de questions relatives au slave. Il n’a jamais considéré l’établissement philologique d’un fait comme une fin, mais comme un moyen pour atteindre une vérité plus générale. Inversement, il a toujours pensé qu’une idée linguistique était sans valeur quand elle ne reposait pas sur l’observation éclairée d’un fait. En cela, il se montrait le disciple de Louis Havet, de Ferdinand de Saussure, de Michel Bréal.
L’enseignement de Louis Havet frappa Meillet par la rigueur de la méthode et l’enchaînement quasi mathématique des raisonnements ; il en garda toujours l’empreinte. C’est à lui qu’il doit sans doute cette recherche des formules précises, cette habitude des démonstrations lumineuses. Mais c’est l’enseignement de Fr. de Saussure qui exerça sur lui l’influence la plus forte. L’illustre Genevois avait une singulière puissance de séduction. Tout en lui faisait aimer la science qu’il enseignait : l’élégance et la distinction de sa personne, sa voix harmonieuse, son inspiration de poète qui se traduisait par un jaillissement de belles images et laissait entrevoir derrière ses paroles tout un monde d’idées, de souvenirs et d’impressions. L’article nécrologique que Meillet lui consacra dans l ’Annuaire de l’École des Hautes Études (1913-1914, p. 115 et ss.) déborde de reconnaissance. ‘ La pensée de F. de Saussure était si riche, dit-il, que j’en suis resté tout pénétré. Je n’oserais, dans ce que j’ai écrit, faire le départ de ce que je lui dois, mais je suis sûr que l’enseignement de F. de Saussure est pour beaucoup dans ce que des juges bienveillants ont parfois pu trouver à y louer ‘. Il y a dans ces paroles un excès de modestie. Cependant, en toute occasion, Meillet mit sa fierté à se réclamer de F. de Saussure. C’est à lui qu’il attribuait le principal mérite de sa vocation et de sa formation linguistique.
A Michel Bréal, il était en plus redevable de ses qualités d’humaniste. L’explication d’un texte grec faite par Bréal était un charme. Elle faisait sentir et comprendre ce qu’une langue peut devenir sous l’action des hommes de génie qui la parlaient. La langue grecque a servi d’expression à une civilisation supérieure, façonnée et affinée par les spéculations philosophiques les plus profondes, par les inventions poétiques les plus belles, par les expériences politiques les plus hardies. Ce caractère de la langue grecque, si bien apprécié par Cicerón qu’il s’était efforcé d’en marquer sa propre langue, Meillet en avait dès le lycée reconnu la valeur. Mais, en partie grâce à Bréal, sa culture d’humaniste servit à des fins scientifiques. Non seulement il lisait par plaisir dans le texte grec un dialogue de Platon ou une tragédie de Sophocle — ce qui lui arrivait presque chaque année pendant les vacances — ; mais cette lecture lui suggérait des réflexions qu’il rapportait à une vue d’ensemble du développement de la langue grecque. Cette pratique personnelle, cette intelligence méditée des textes donnent une valeur particulière à l ’Aperçu qu’il publia en 1913 et qui est un de ses plus beaux livres.
Philologue et humaniste, Meillet, en abordant la linguistique comparative, avait le moyen d’en corriger certains défauts. Telle qu’elle était pratiquée par les maîtres les plus en renom, telle qu’on la trouve par exemple dans le Grundriss de Brugmann, qui commençait justement à paraître en 1886 et qui est si admirable à tant d’égards, elle prêtait le flanc à un double reproche. C’était d’abord de faire un choix parmi les faits de langue considérés et ensuite d’étudier les faits choisis dans leur continuité historique en les isolant de la langue. Une condition nécessaire et suffisante du travail historique à accomplir était de dégager de la masse des faits de langue ceux qui représentaient la tradition pendant la durée la plus longue et ceux dont la singularité répondait aux exigences de la méthode. Car c’est avec les anomalies de l’époque historique qu’on restitue la règle d’une époque plus ancienne. Il n’y avait donc qu’à étudier ces anomalies en elles-mêmes, après les avoir classées dans des compartiments indépendants. Ce procédé avait l’inconvénient d’émietter la matière et de la répartir suivant un procédé factice que la réalité ne justifiait pas.
Meillet est un des premiers à avoir proclamé la nécessité de ne pas isoler les faits linguistiques de la langue à laquelle ils appartiennent, c’est-à-dire de partir toujours de l’état général pour juger des faits particuliers. Dans son Cours de Linguistique Générale, F. de Saussure a montré toute l’importance de l’étude synchronique ou statique opposée à l’étude diachronique ou évolutive des langues. Meillet a toujours enseigné que la valeur d’un fait linguistique quelconque dépend avant tout du système dont il fait partie. Et il a mis cet enseignement en pratique dans tous ses travaux d’histoire comparative. Il estimait en effet que l’évolution linguistique doit être considérée comme une succession d’états de langues, dans lesquels chacun des faits est lié à l’ensemble et en tire sa valeur. C’était donner à la grammaire comparée une base concrète, c’était lui imposer comme point de départ un contact étroit avec le réel.
Cette conception devait naître de simples réflexions sur la nature du langage, telle que l’enseignement de ses maîtres la lui avait présentée. Mais Meillet y fut en outre conduit par le développement même de la linguistique autour de laquelle certaines disciplines se créaient, qui aboutissaient à faire prévaloir l’étude des états de langue. C’était le cas de la phonétique expérimentale, dont Rousselot avait posé les principes en 1892 et à laquelle Meillet, suivant l’exemple de ses maîtres Gaston Paris et Louis Havet, s’était intéressé dès le début. Or le résultat le plus clair de la science nouvelle était d’établir l’unité du système phonétique. L’ensemble des habitudes articulatoires constitue pour chaque individu isolé un système dont toutes les parties se correspondent. Quand on confronte les données fournies par l’observation de plusieurs individus, on est amené à considérer la phonétique de chaque langue comme un système cohérent et fermé. Bien mieux, on peut en donner une formule qui, résumant les principes généraux du système, diffère pour chaque langue et en explique l’évolution. L’unité du système phonétique est telle en effet, que les changements ultérieurs sont en germe dans l’état précédent ; il y a une sorte de nécessité organique qui commande et dirige l’évolution, en l’entraînant dans un sens qui n’est pas fortuit. La comparaison des évolutions propres à chaque langue aboutit à la constitution d’une phonétique générale dont M. Grammont cherchait alors les principes avant de les formuler définitivement dans son magistral Traité.
Excellent phonéticien, bien qu’il ne se soit jamais exercé lui-même au maniement des appareils, Meillet avait compris l’importance de la phonétique expérimentale pour l’étude historique des langues. Dans un article écrit en collaboration avec Rousselot, il montra le profit que le linguiste peut tirer de l’aide du phonéticien. L’analyse que fait celui-ci des conditions où se produisent les sons éclaire et justifie les transformations qu’ils subissent au cours de l’histoire des langues. Meillet fut d’autre part l’un des premiers à saisir l’originalité des travaux de son ami Grammont, tant sur l’interprétation et le classement des changements phonétiques que sur le mécanisme psy- chologique qui les provoque et les prépare. Il a lui-même en maint article sur des détails de la phonétique de plusieurs langues donné des preuves de sa compétence technique. La phonétique du grec, du slave, de l’arménien lui doit de sérieux progrès, et c’est lui qui a défini le phénomène de la différenciation, en illustrant sa doctrine d’exemples décisifs et bien choisis.
C’est toutefois la morphologie qui lui paraissait la partie la plus importante de la linguistique, parce qu’elle touche plus profondément à l’activité mentale de ceux qui parlent et qu’elle caractérise plus fortement la langue. Il la concevait d’ailleurs au sens le plus large. Le plus difficile est de définir le mot, car la définition du mot varie suivant les langues, le mot n’étant dans chacune qu’un élément interchangeable à l’intérieur de la phrase. C’est donc de la phrase qu’il faut partir, car la phrase est le fait linguistique fondamental : c’est par phrases que l’on pense et que l’on parle. Ainsi se trouvait dissipée une équivoque qui a longtemps pesé sur les travaux des linguistes. Beaucoup d’entre eux croyaient devoir établir une opposition entre la grammaire proprement dite et la syntaxe. C’est assez tard que la syntaxe a pris place dans les travaux de grammaire comparée. On se croyait quitte envers l’étude comparative d’une langue quand on avait disséqué les sons (c’est-à-dire d’abord les graphies) avec une minutie souvent excessive ou quand on avait opéré le classement et tracé l’histoire des formes grammaticales. La syntaxe était abandonnée aux philologues. On feignait de croire que, touchant au style, elle empiétait sur l’art littéraire et par suite ne comportait pas de ces lois fatales et aveugles par lesquelles la linguistique se piquait de rivaliser avec les sciences de la nature.
Meillet a supprimé le divorce entre la morphologie et la syntaxe en les réunissant dans la considération de la phrase, à l’intérieur de chaque état de langue. Il a montré que les formes ne sauraient être étudiées séparément de leur emploi. Car c’est l’emploi qui commande la forme et qui en explique l’histoire. On voit des formes s’user et disparaître, d’autres se créer pour restaurer ou remplacer les anciennes. Les vicissitudes de la morphologie ne sont que les conséquences du travail de l’esprit sur les éléments dont il dispose pour la constitution de la phrase. C’est donc par l’examen des conditions syntactiques qu’il faut préluder à toute étude des morphologies. De ce principe sont sorties ces belles recherches sur la syntaxe de l’arménien, sur l’emploi des formes verbales en slave, ou en grec. De là aussi cette étude si originale sur la phrase nominale, qui a éclairé d’un jour nouveau la syntaxe et la morphologie de plusieurs langues.
En s’appliquant à l’analyse de la structure ancienne de l’indoeuropéen, Meillet a donné de cette langue une idée toute nouvelle aussi. Les néo-grammairiens, dont chez nous Victor Henry continuait la méthode, présentaient trop souvent l’indo-européen comme une construction en façade très régulièrement dessinée, très richement ornée, mais sans profondeur et derrière laquelle il n’y avait rien. C’était une borne à laquelle s’arrêtait notre connaissance du passé, un obstacle que l’on ne pouvait pas franchir. Meillet a dissipé ce que cette conception avait de schématique, assoupli ce qu’elle avait de rigide. Ce que fournit la méthode comparative, ce n’est pas une restitution de l’indo-européen, c’est un système défini de correspondances entre des langues historiquement attestées. Mais l’indo-européen devait avoir toute la variété, l’exubérance, le mouvement de la vie. Il est possible d’y distinguer des survivances d’états de langue plus anciens, d’en replacer les différents traits dans la perspective de l’histoire. Meillet s’intéressa aux tentatives qui furent faites pour établir un lien entre l’indo-européen et le sémitique ou le finno-ougrien. Il laissait en effet la porte ouverte à l’étude du préindoeuropéen. On sait que cette étude devait être après lui magistralement poursuivie.
La tâche idéale de l’historien du langage est de fixer les lois suivant lesquelles les changements linguistiques sont susceptibles de s’opérer. Il s’agit de lois générales, qui ne sont pas seulement destinées à formuler des correspondances entre des états historiquement différents, et à expliquer le développement d’une même langue ; mais de lois qui puissent également s’appliquer à toutes, bien loin d’être limitées à une seule. En plus en effet des modifications qui tiennent aux conditions particulières de la structure de chaque langue, il y en a qui sont dues à des causes générales qui sont les mêmes partout. Chaque langue est un système de forces en équilibre instable, un système de tendances. Parmi ces tendances, il y en a qui naissent des conditions mêmes de la langue. Mais il y en a aussi qui sont des tendances générales. Celles-ci n’aboutissent que si les circonstances leur sont favorables. Les formules qui les résument n’expriment jamais que des possibilités, et non des nécessités. Elles énoncent des conditions constantes qui s’appliquent au développement des faits linguistiques. Elles indiquent comment l’évolution doit se faire, si toutefois elle se fait.
Le résultat de l’évolution n’est jamais identique sur toute l’étendue d’un même domaine. On ne rencontre nulle part l’unité linguistique complète. L’étude historique des langues suggérait bien cette vérité ; mais elle n’en fournissait pas la preuve et encore moins l’explication. Il a fallu pour cela la géographie linguistique. Cette discipline qui est née en France, sous l’impulsion de Gilliéron, a renouvelé et enrichi l’étude historique des langues. Elle a d’abord obligé le linguiste à partir de l’état de langue, puisque c’est seulement à l’intérieur de l’état de langue que les faits se limitent, s’opposent et se définissent. Mais de plus elle a posé, sous la forme la plus saisissante, le problème de la différenciation dialectale et des rapports entre la langue commune et les parlers locaux. Meillet a été des premiers aussi à comprendre ce qu’il y avait de génial dans les idées de Gilliéron. U a suivi et encouragé ses travaux ; il en a lui-même profité pour perfectionner sa propre méthode. Il s’en est inspiré en effet pour écrire son article sur les effets de l’homonymie dans les langues indo-européennes (Cinquan- tenaire de l’École des Hautes Études, p. 169 et ss.), et l’influence s’en manifeste aussi dans son livre sur les Dialectes indo-européens.
‘ Les changements linguistiques, disait-il dans l’Introduction de cet ouvrage, se conditionnent les uns les autres. De plus, le groupe de localités où a lieu un même changement important est un groupe où se manifeste l’action de causes communes. Il y a donc chance pour que les lignes qui enserrent les groupes de localités où se produisent plusieurs innovations indépendantes viennent a coïncider entièrement, ou du moins se rapprochent et se suivent souvent de très près. Un ensemble de localités où se produit ainsi, de manière indépendante, une série de changements concordants, qui sont en conséquence enserrées par un certain nombre de lignes d’isoglosses et s’opposent par là aux parlers voisins, constitue un dialecte naturel.’ Il concluait que, pour être un peu flottante, la notion de dialecte n’en est pas moins réelle, car elle correspond à un sentiment très net dans l’esprit de ceux qui parlent. Cette façon toute nouvelle de se représenter, après Schleicher et Johann Schmidt, l’extension et la division dialectale de l’indo-européen, s’inspirait naturellement des conceptions statiques de la géographie linguistique ; mais elle n’était aussi qu’une conséquence des idées qu’avait Meillet sur le développement du système de la langue.
Si chaque langue a son système propre, la tâche du linguiste est d’en dégager l’originalité. C’est à cette tâche qu’est consacrée l’intro- duc t ion à l’étude comparative des langues indo-européennes (1903, 7e éd. 1934). Le premier mérite de ce livre est que, tout en mettant en évidence les traits particuliers de l’indo-européen commun, il fait ressortir en quoi chaque langue s’en distingue. Il permet de reconnaître au cours de l’histoire la part des survivances et celle des innovations. C’est un manuel indispensable aux philologues qui se consacrent à l’étude d’une langue indo-européenne quelconque, lorsqu’ils veulent en comprendre et en apprécier le développement historique. Car la grammaire historique d’une langue ne peut être que comparative. Même pour les langues les mieux connues, il s’en faut de beaucoup que tous les détails de l’évolution soient fournis par des textes. On ne peut donc utiliser les diverses formes attestées que par les procédés comparatifs.
C’est ce que Meillet s’est proposé de mettre en lumière dans une série d’ouvrages où il traite, séparément, de telle ou telle langue indo-européenne. Si ces ouvrages sont fort différents entre eux par le plan et la composition, c’est qu’ils s’adaptent toujours exactement à la matière à laquelle ils sont consacrés. Il avait commencé en 1902 par une Esquisse de la grammaire comparée de l’arménien classique (dont il prépara en 1936, avec l’aide de MM. Mariés et Benveniste une seconde édition entièrement refondue, qui ne parut en librairie que quelques semaines après sa mort). Ce fut ensuite son livre sur les Caractères généraux des langues germaniques (1916 ; 4e éd. en 1930), puis son livre sur le Slave commun (1924 ; 2e édition en 1934 avec le concours de M. Vaillant). On y peut joindre sa Grammaire du vieux-perse, terminée en 1913, mais publiée seulement en 1915 et dont il donna une édition nouvelle en 1931 avec la collaboration de M. Benveniste. Bien qu’elle soit essentiellement descriptive, cette grammaire est nourrie de comparaison, et Meillet s’y est efforcé de marquer la place qu’occupe la langue des inscriptions de Darius dans le développement si traversé d’éclipsés et si chaotique de l’ancien iranien. Comme dans les ouvrages précédents, il y fait preuve d’une connaissance minutieuse de tous les détails de la langue. Il avait acquis cette connaissance par une étude directe des textes, et les faits recueillis par lui, classés suivant le plan historique, se trouvaient interprétés exactement grâce à la compétence que son expérience de nombreuses langues lui valait.
Entre temps, il avait eu l’occasion d’affirmer sa maîtrise de linguiste comparatiste par le déchiffrement du tokharien B. La découverte de textes en langues inconnues au centre du Turkestan chinois avait naturellement excité vivement sa curiosité. Parmi les documents qu’avait rapportés la mission Pelliot, son ami Sylvain Lévi avait reconnu des textes bouddhiques, et grâce à la connaissance exceptionnelle qu’il s’était acquise de la littérature bouddhique, il avait réussi à en déterminer la nature exacte et en gros le sens. Mais il restait à faire l’interprétation linguistique, il restait à fixer la phonétique et la grammaire de cette langue, à en éclairer le vocabulaire. Cette tâche revenait à Meillet. La collaboration de ces deux hommes de génie, si différents d’ailleurs de tempérament, est un des plus touchants épisodes de leur commune amitié. On en connaît le résultant : l’identification d’une langue indo-européenne nouvelle, le koutchéen, dialecte tokharien, qu’on appelle parfois encore tokharien B. On trouvera l’essentiel sur la découverte dans l’article, trop modeste d’ailleurs, où Meillet a exposé en 1913 la question du tokharien (Indogermanisches Jahrbuch, t. I, p. 1-20).
Toutefois, les plus beaux livres de Meillet, ceux qui lui ont valu le plus de lecteurs et qui lui assurent la gloire la plus durable, sont peut-être ceux qu’il a consacrés au grec at au latin : Aperçu d’une histoire de la langue grecque (1913 ; 4e éd. 1935), Esquisse d’une histoire de la langue latine (1928 ; 3e éd. 1933). La tâche était difficile. Seul un homme comme lui pouvait oser l’entreprendre ; seul il était capable de la mener à bonne fin. Pour retracer le développement de ces langues, tel que Meillet le concevait, le linguiste n’a pas seulement à classer, après bien d’autres, une masse de faits grammaticaux et à les mettre en place dans la perspective de l’histőire. Il est en présence de deux langues par lesquelles se sont exprimées deux des littératures les plus belles et les plus riches que le monde ait connues, et deux littératures dont notre civilisation occidentale est sortie toute entière. Il fallait une puissance de vision singulière pour embrasser d’un seul coup d’oeil le double ensemble de cet extraordinaire développement, pour en discerner les divers courants et les influences, pour mesurer les actions, internes et externes, qui le commandent et l’entraînent. La connaissance, même minutieuse, des faits linguistiques ne suffisait pas. La seule interprétation correcte de ces faits exigeait qu’ils fussent rapportés aux causes qui les ont produits. L’histoire des langues n’était qu’un aspect de l’histoire des civilisations.
A chaque étape de l’histoire de ces langues, on rencontre en effet l’action de causes sociales. Le détail des faits linguistiques s’éclaire sans cesse à la lumière des accidents variés de l’histoire des civilisations. Dans la complexité des états de langue successifs, se cache une réalité sociale. Meillet a mis en évidence l’action produite sur les langues par les mouvements de population, les migrations, les conquêtes, les événements politiques, les conditions économiques, les organisations religieuses, les créations littéraires. En traitant du latin, il a fait ressortir l’influence exercée à Rome par le prestige d’Athènes et les efforts d’un Cicéron pour faire passer dans sa propre langue le trésor de science et de poésie qu’enfermait la langue grecque. Il a fait comprendre en un mot que l’évolution des langues est sous la dépendance directe des faits de civilisation.
Depuis longtemps, Meillet était justement pénétré de cette idée que tout fait de langue manifeste un fait de civilisation, ou pour mieux dire, que le fait linguistique est, par excellence, un fait social. Sans avoir jamais été élève ni disciple de Durkheim, il avait été attiré par la doctrine du grand sociologue et s’était rencontré avec lui sur le caractère social du langage. Collaborateur de l’Année Sociologique par divers comptes rendus, il y montra combien la méthode de Durkheim s’appliquait au langage, dont elle éclairait le développement. Il y formula les principes d’une linguistique sociologique, dont il devait donner dans la suite de lumineuses démonstrations. ‘ Les caractères d’extériorité à l’individu et de coercition par lesquels Durkheim définit le fait social apparaissent dans le langage avec la dernière évidence ‘, écrit-il en 1905-1906. Et plus tard, reprenant la distinction établie par Ferdinand de Saussure entre la langue et la parole : ‘ La langue n’a pas d’existence hors des individus qui la parlent ou qui l’écrivent ; néanmoins elle est indépendante de chacun d’eux, car elle s’impose à eux ; sa réalité est celle d’une institution sociale, immanente aux individus, mais en même temps indépendante de chacun d’eux, ce qui répond exactement à la définition donnée par Durkheim du fait social.’
C’est un article de linguistique sociologique qu’il publia en 1911 sous le titre Différenciation et unification dans les langues. Il y enseignait que l’unité de langue dépend de la cohésion des forces sociales. Lorsque le lien qui maintient ces forces vient à se relâcher ou à se rompre, il se produit dans le langue une brisure correspondante. L’exemple du latin illustre remarquablement cette doctrine. Les langues communes sont toujours des langues de civilisation ; et les Romains ont porté leur langue aussi loin que leur empire s’est étendu. La dislocation de cet empire a entraîné le morcellement de la langue ; de là l’indépendance des divers parlers romans, qui se sont développés isolément les uns des autres jusqu’au jour où des forces sociales y ont déterminé des groupements nouveaux par création d’unités culturelles qui ont fait naître autant de communautés linguistiques. Ce que l’histoire des langues romanes offre aux yeux du linguiste s’est produit certainement ailleurs. On ne peut comprendre autrement le développement des langues indo-européenes. L’indo- européen est une langue de chefs et d’organisateurs imposée par la force et le prestige d’une aristocratie conquérante. C’est une langue commune qui suppose une unité de civilisation.
Pour connaître cette civilisation, la langue est naturellement la source d’information la plus sûre. Encore faut-il savoir en interpréter le témoignage. L’ethnologie fournit à cet égard un secours des plus précieux. Meillet suivit avec un vif intérêt les travaux de M. Lévy-Bruhl, où la sociologie de Durkheim trouvait des applications constantes et péremptoires. Il s’intéressait en même temps aux travaux de M. Meinhof sur le bantou, de M. Uhlenbeck et de son école sur l’algonquin. Ces travaux lui suggérèrent des explications nouvelles de nombreux faits de l’indo-européen. Son article sur les interdictions de vocabulaire (1906), ses remarques sur la catégorie du genre sont le résultat des réflexions qu’il tira tant de l’ethnologie que de la linguistique des peuples dits sauvages. Les langues de ces peuples sont toujours instructives pour ceux qui s’occupent des langues de civilisés. Il s’agit en somme des mêmes procédés linguistiques, mais utilisés par des mentalités actuellement différentes. Les langues de civilisés présentent mainte survivance d’un état de langue ‘ sauvage ‘ et les différences qu’on observe entre les états actuels des deux types de langues ne sont que les conséquences de transformations sociales.
C’est dans le vocabulaire que se manifeste le plus clairement l’influence des faits sociaux. Chaque mot a son histoire propre ; mais la meilleure façon d’établir entre les mots des rapports définis est de les considérer sous l’angle social. Meillet s’est toujours intéressé à l’étymologie. Il s’en faisait toutefois une conception toute personnelle. Sa thèse latine De indo-europaea radice ‘ Men י devait être dans sa pensée le spécimen d’un article développé de dictionnaire étymologique indo-européen. On juge des dimensions qu’aurait eues ce dictionnaire si tous les articles en avaient été rédigés d’après la même proportion. Il avait songé à un dictionnaire étymologique des langues slaves, qu’il avait préparé sur fiches et dont il donna l’essentiel dans ses Études sur l’étymologie et le vocabulaire du vieux-slave (2 vol. 1902 et 1905). En divers recueils ou mémoires, il a publié nombre de remarques étymologiques. Elles s’inspirent toutes d’une même méthode. Il s’agit de replacer chaque mot dans son milieu, de l’expliquer par l’ensemble du vocabulaire dont il fait partie et d’en suivre l’histoire dans le passé aussi haut que les documents en assurent une tradition continue. Cette méthode peut s’appliquer utilement à un certain nombre de mots dans chaque langue. Mais il y en a beaucoup aussi qui y échappent, parce que nous ignorons bien souvent le passé des mots.
Il y a dans toute langue une masse de mots sans étymologie, même parmi les plus usuels. Meillet, en signalant le fait, prenait plaisir d’ajouter qu’il n’avait aucune importance. Autant les mots dont l’étymologie est sûre sont précieux pour le linguiste, autant celui-ci doit se désintéresser de ceux dont l’étymologie est inconnue, ou simplement douteuse. La divination n’a rien à faire ici. L’étymologie n’est que l’application rigoureuse de la méthode historique. Le Dictionnaire étymologique de la langue latine qu’il fit en 1932 avec la collaboration de M. Ernout parut à certains d’un scepticisme excessif. Son parti pris de sévérité était un avertissement donné aux linguistes qu’une étymologie, pour être utilisable, doit offrir toute garantie de certitude. Si cette garantie fait défaut, il est inutile et souvent dangereux d’insister. En agissant ainsi il rendait service à la science du langage. Pour lui, l’étymologie n’était pas un jeu d’esprit, où l’on fait preuve d’imagination et d’ingénieuse fantasie. L’éty- mologie est une science positive, qui ressortit d’une part à la psychologie, puisqu’elle reflète l’activité de l’esprit opérant sur le sens des mots, et d’autre part à la sociologie, puisqu’elle nous éclaire sur l’histoire des mœurs. Mais en fin de compte, c’est le caractère sociologique qui est le plus marqué.
Le lien qui unit les mots aux choses est purement arbitraire ; il n’y a entre les deux qu’une relation de fait, nullement de nature. Mais ce lien est très puissant, car il résulte d’une convention sociale. Les accidents divers que subit le sens des mots (extensions, déplacements, restrictions, etc...) sont tous de caractère social. ‘ Les conditions psychiques de la sémantique sont constantes, disait-il dans son article de l’Année sociologique, Comment les mots changent de sens ; elles sont les mêmes dans les diverses langues et aux diverses périodes d’une même langue ; si donc on veut expliquer la variation, il faut introduire la considération d’un élément variable lui-même ; et étant données les conditions du langage, cet élément ne peut être que la structure de la société où est parlée la langue considérée.’ C’est donc toujours à la conception sociologique que le linguiste est ramené. Cette conception éclaire, soutient, nourrit tous les travaux de Meillet.
Lorsqu’au milieu du tumulte produit par la guerre, Meillet jeta les regards sur l’état linguistique de l’Europe, c’est de cette conception encore qu’il s’inspira pour dégager de ce spectacle des considérations générales. Son livre sur les Langues dans l’Europe nouvelle, paru en 1918, est assurément un de ses plus originaux. Il l’écrivit au courant de la plume, en quelques semaines ; mais on n’y sent pas l’improvisation. Les idées qu’il y développa lui étaient devenues tellement familières qu’il trouva pour les exprimer des termes d’une rare précision. Son but était ‘ d’exposer la situation linguistique de l’Europe telle qu’elle est et non comme les vanités et les prétentions nationales exaspérées depuis le xIxe siècle souhaitent qu’elle soit.’ Il n’apportait pas des solutions toutes prêtes, estimant que le rôle du savant n’est pas de mener, mais d’éclairer ceux qui ont la charge d’agir. Il se proposait de montrer que les langues sont ce que les font les sociétés qui les emploient. Quand il refit de cet ouvrage une nouvelle édition en 1928, avec l’aide de M. Tesnière, il put constater combien les plus récents événements justifiaient les opinions qu’il y avait avancées.
Dans les dernières années de sa vie, il avait souvent entretenu ses amis d’un projet d’ouvrage sur le développement de la langue française. Cet ouvrage aurait formé un sorte de triptyque avec ceux qu’il avait écrits sur le grec et le latin. Il en aurait été le panneau central. Meillet devait poursuivre l’histoire de notre langue jusqu’à l’époque contemporaine. C’est un regret cuisant que le temps lui ait manqué pour produire une pareille œuvre, qui aurait été si riche d’enseignements sur le passé et sur le présent de notre langue. Le même regret s’applique à un projet de traité de linguistique générale, où il devait condenser en formules très brèves mais fortement liées les fruits de son incomparable érudition linguistique. Ce livre aurait été une somme, où l’on aurait trouvé résumé l’essentiel de l’activité linguistique des cinquante dernières années, et pas seulement de la sienne, car ce penseur si original suivait d’un œil attentif tout ce qui se publiait sur la science du langage en France et à l’étranger.
On a pu voir, par ce qui précède, avec quelle sympathie il accueillait toute recherche nouvelle, toute idée qui lui paraissait un progrès. Il n’exprima des doutes que sur ce qui n’était pas à ses yeux strictement scientifique. Ainsi il réserva toujours son jugement sur la Schallanalyse de Sievers ; il y voyait une sorte d’art divinatoire, fruit d’un don individuel étrange, mais qui ne comportait pas de doctrine et qui était sans profit, puisqu’il était intransmissible et échappait à l’enseignement. 11 manifesta aussi quelque répugnance à suivre le parti-pris ‘ idéaliste ‘ de l’école de M. Vossler. Cette recherche toute subjective du génie des langues, cette confusion de la linguistique avec l’esthétique et l’éthique lui paraissaient dangereuses ; il se défiait de cette prétendue doctrine comme d’une illusion qui faisait embrasser des ombres. Le vague et le flou l’inquiétaient, comme étant le réceptacle habituel des idées fausses. Il n’aimait que le clair et le vrai. 11 était résolument réaliste et rationaliste. Comme son maître Ferdi- nand de Saussure, il considérait la langue comme la seule réalité accessible au linguiste et ne tolérait pas qu’on apportât à cette étude des conceptions a priori qui risquaient de la fausser. C’est ainsi qu’il aura été le linguiste le plus souple, le plus pénétrant, le plus complet que le monde ait connu.
Beaucoup de savants sont de médiocres professeurs, soit qu’ils n’aient pas d’aptitude à l’enseignement, soit qu’ils le traitent avec mépris, comme un obstacle à la recherche. Il est certain que l’obligation de mettre au point un programme concerté en vue de faire connaître à de jeunes esprits la science faite paralyse souvent ce qu’il peut y avoir de spontané dans l’élaboration de la science qui se fait. L’imprévu est exclu d’un enseignement bien compris ; il faut suivre jusqu’au bout le plan adopté, en s’astreignant à ne négliger aucun détail, à développer également toutes les parties du sujet que l’on traite sans considération des préférences personnelles, à se tenir au courant des opinions diverses émises par tous ceux qui se sont auparavant occupés de la même question. Que de temps perdu pour la libre recherche ! Que de retard dans la chasse aux découvertes, dans la poursuite des idées suggérées par l’inspiration du moment ! Ainsi raisonnent certains professeurs comme pour s’excuser à leurs propres yeux de se soustraire à la gêne du métier.
La production scientifique de Meillet n’a jamais souffert de ses obligations de professeur. Bien au contraire, il a trouvé dans l’enseignement une excitation et un aliment à la recherche ; pour mieux dire, il n’a jamais séparé l’un de l’autre. Il ne travaillait pas par humeur. Les idées qui naissaient dans son cerveau se rattachaient toujours à une conception d’ensemble, et il n’était satisfait que lorsqu’il avait trouvé pour les exprimer une forme claire, exacte, limpide qui en faisait voir l’enchaînement et la portée. L’élaboration de ses découvertes se poursuivait d’après une méthode rigoureuse, dans le sens même et dans l’ordre qu’elles devaient avoir pour être communiquées à d’autres cerveaux. Une fois la recherche achevée et la découverte mise au point, le résultat s’en présentait sous la forme qui convenait à un exposé oral ou écrit.
Par la parole comme par la plume, Meillet a été un admirable professeur. Il faisait une forte impression sur tous ceux qui ont eu l’occasion de suivre ses leçons. Les étrangers qui l’ont entendu, à Paris ou dans les conférences qu’il alla faire hors de France, ont conservé de son enseignement un souvenir impérissable. Ce qui frappait tout d’abord en lui, c’était cette gravité qui donnait à son attitude, bien que dépouillée de tout apparat, quelque chose de solennel, qui attirait le respect. C’était aussi cette contention de tout l’être qui, sans gaucherie ni raideur, du ton le plus simple et le plus uni, s’appliquait à suivre le fil du raisonnement et à pousser la démonstration jusqu’au bout. On était conquis par ce qu’il y avait de nouveauté dans la présentation des faits, de précision dans l’analyse des exemples, de rigueur dans le raisonnement, de valeur convaincante dans les conclusions. Chaque leçon ouvrait des perspectives qui semblaient illimitées ; on attendait avec impatience l’arrivée de la semaine suivante, où la suite de la doctrine serait exposée. On avait en l’écoutant la sensation directe et la jouissance de la vérité toute pure. Jamais de remplissage ou d’ornements inutiles. Pas davantage de vaine polémique. Il mettait sa coquetterie à honorer d’une politesse courtoise ceux mêmes dont il contredisait le plus fermement les théories.
Ses moyens oratoires étaient réduits. Il avait la voix faible et comme voilée. Quand il s’abandonnait par hasard à la fougue pour affirmer une doctrine ou répondre à une contradiction, il y avait un contraste saisissant entre l’ardeur de conviction dont on le sentait animé et l’insuffisance de sa voix. Mais de pareils moments étaient rares. Le plus souvent, la leçon s’écoulait tranquille, sans éclat ni mouvement, sans qu’aucun sacrifice ait été fait à l’action oratoire. L’articulation était nette, et on ne perdait rien des mots essentiels, surtout quand Meillet parlait dans une salle de dimensions res- treintes. D’ailleurs, le respect dont on l’entourait répandait dans la salle une atmosphère d’intimité quasi-religieuse, faite de dévotion et de recueillement. Chacun retenait son souffle. Rien ne venait troubler le silence du lieu, si ce n’est le grincement des plumes qui couraient sur le papier. Nombreux étaient les auditeurs qui s’appliquaient à recueillir les moindres paroles du maître et à se faire une copie intégrale de ses leçons.
Meillet disait volontiers de lui-même qu’il n’avait ni rythme ni nombre oratoire. Ses phrases étaient néanmoins toujours parfaitement construites, mais on ne s’en apercevait pas dès l’abord. Il ne marquait pas les transitions et par suite, on avait quelque peine à saisir du premier coup les divisions de la leçon. Comme le sujet était souvent peu accessible aux profanes, plus d’une fois un débutant se prenait à désespérer de suivre l’enchaînement des idées. Mais à combien n’est-il pas arrivé, en compulsant chez eux les notes prises au cours, d’y trouver un chapitre de livre tout fait, d’une clarté lumineuse, d’une composition achevée, où chaque développement avait la place et la longueur qui convenait, où les exemples venaient à point nommé appuyer la démonstration. C’est que Meillet ne laissait rien au hasard dans la préparation de ses cours. Il écrivait chaque leçon intégralement, de cette écriture minuscule, mais régulière, qui faisait le désespoir des imprimeurs. Il ne manquait pas d’apporter avec lui les notes qu’il avait rédigées. Mais il ne les utilisait pas. Il aurait été souvent en peine de les lire dans des salles mal éclairées, où ses yeux de myope se seraient en vain fatigués à les déchiffrer. Il parlait d’ailleurs le plus souvent les yeux clos derrière ses lorgnons.
Meillet avait à cœur de renouveler sans cesse son enseignement. Il ne refit jamais deux fois le même cours. Lorsque d’aventure, à la demande de ses auditeurs, il reprenait un sujet qu’il avait traité jadis, il le présentait sur un plan nouveau, en l’enrichissant du fruit de ses lectures et de ses réflexions personnelles. La liste de ses sujets de cours, telle qu’on peut la relever sur les affiches de l’École ou du Collège, est d’une variété imposante. On y trouve d’abord naturellement les principaux problèmes de la phonétique et de la morphologie indo-européenne, mais aussi des questions spéciales relatives à certaines langues. Chaqués année, il réserva une de ses conférences au slave, ne rompant avec cette habitude que pour substituer au slave le lituanien (à trois ou quatre reprises en tout). Avant son entrée à l’École des Langues, il traita souvent aussi d’arménien dans ses leçons des Hautes-Études. C’est à l’indo-iranien et au grec, tardivement et plus rarement au latin et au germanique, que son autre conférence a été alternativement consacrée. Au Collège de France, il a traité notamment de la structure de la phrase, de l’infinitif, du sens des formes verbales. En dernier lieu, il avait entrepris à l’École des Hautes-Études une étude complète du verbe grec, dont l’exposé a duré plusieurs années.
C’est à l’École des Hautes-Études que l’enseignement lui était le plus agréable, parce qu’il était plus intime et qu’il lui permettait un contact direct avec ses auditeurs. Au Collège de France, où les cours ont toujours plus d’apparat et de solennité, il avait trouvé le moyen d’oublier la majesté du lieu en choisissant une salle de petites dimensions, sans chaire ni tribune ; il y était de plain pied avec les auditeurs, qui étaient pour la plupart les mêmes qu’à l’École. La petite salle était souvent pleine ; il fallait arriver un peu avant l’heure du cours et dès l’ouverture de la porte s’assurer d’une place à la longue table centrale, sous peine de se tenir sur un coin de chaise hors de tout appui pour écrire, ou même de rester debout, ce qui arrivait toujours à quelques-uns. Sollicité parfois de se transporter dans une salle plus vaste, il s’y était toujours refusé, alléguant la fatigue que serait pour sa voix la nécessité de parler plus haut et plus fort. Cette raison n’était pas la seule ; peut-être n’était-ce même pas la bonne. La vérité est qu’il n’aimait pas à monter dans une chaire, à se trouver séparé par une barrière des élèves auxquels il s’adressait, à s’exposer au risque de voir sa leçon troublée par les allées et venues d’auditeurs oisifs, hors d’état de tirer aucun fruit de son enseignement.
Tous ceux qui en France se sont intéressés à la grammaire comparée depuis 1890 sont venus entendre Meillet. La plupart d’entre eux ont été ou sont encore membres de notre société. Relever la liste de ces auditeurs serait dresser une sorte de tableau récapitulatif et nominatif de la linguistique française. La tâche n’est d’ailleurs possible qu’en ce qui concerne l’École des Hautes-Études, dont les annuaires (depuis 1894) mentionnent régulièrement les auditeurs de chaque conférence. Dès 1889, l’année où il fut chargé de la suppléance de son maître F. de Saussure, Meillet trouva devant lui, de l’autre côté de la table, ses condisciples de l’année précédente, Boyer, Dottin, Grammont, attentifs à l’écouter, et auxquels, dit l’un d’eux, ce changement de rôle paraissait tout naturel, tant ce jeune agrégé de 24 ans exerçait déjà sur ses pairs l’autorité que donnent l’expérience et le talent.
Chaque année lui amena quelques nouveaux disciples, dont quel- ques-uns devaient rester fidèles à la grammaire comparée et se faire un nom dans cette science. Ce fut dès 1893, Daniel Barbelenet, dont notre société déplore la mort récente, puis Félix Lacôte le sanscritiste, Laronde et Montmitonnet, deux slavistes, sans parler du bon gram- mairien Marissiaux, agrégé de la promotion 1894, et d’un amateur de la linguistique, qui fut même bibliothécaire de notre société, Narcisse Chilot. C’est en novembre 1894 que le signataire de ces lignes vit pour la première fois Antoine Meillet, dans la petite salle de l’ancienne école, si peu confortable, mais si pittoresque, avec les carreaux disjoints de son parquet, le tuyau de poêle qui traversait la pièce, les chaises à moitié branlantes et cette table poussée toujours si près du mur que le maître en se retournant risquait d’essuyer le tableau avec le dos de son vêtement.
L’année 1896 vit venir aux conférences de Meillet Robert Gauthiot, qui entoura toujours son maître d’une chaude et fidèle affection, quasi ombrageuse. Sa mort, des suites d’une blessure de guerre, fut pour Meillet un coup dont il exprima avec émotion toute la gravité (voir notre Bulletin, t. XX, p. 127). C’est Gauthiot qui, avec l’auteur de la présente notice, prit l’initiative en 1901 de fêter par un volume de Mélanges le dixième anniversaire de l’enseignement de Meillet. La mode des Mélanges jubilaires n’était pas encore entrée dans les mœurs comme une habitude courante. Les Mélanges linguistiques offerts à Meillet, par leurs dimensions modestes, font maigre figure à côté des gros volumes dont certains de ses disciples ou de ses collègues ont été honorés. Il faut les considérer comme un simple recueil de travaux d’école. Le but des auteurs était moins de fêter leur maître que de manifester l’existence de son école et l’affectueuse camaraderie de la première génération de ses disciples. Entrepris à son insu, ils lui causèrent, lorsqu’il en reçut le premier exemplaire à Chateaumeillant en juillet 1902, une surprise et une émotion dont il témoigna souvent sa gratitude. Il est fâcheux que les générations ultérieures n’aient pas saisi l’occasion d’un second, puis d’un troisième et même d’un quatrième anniversaire décennal, pour affirmer par de nouveaux Mélanges la vitalité de l’enseignement de Meillet et la variété des vocations suscitées par lui.
Au premier rang de la génération suivante, il faut compter Jules Bloch et Alfred Ernout. Ceux-ci étaient accompagnés d’Albert Сuny, sensiblement plus âgé qu’eux et dont la gravité se faisait familière et paternelle avec ses jeunes camarades. D’autres encore, Pierre Le Roux, Paul Gilles, Georges Lote, agrégés de grammaire ou en passe de le devenir, venaient demander à l’enseignement de Meillet de quoi vivifier et élargir les connaissances qu’exigeait la préparation du concours. En 1901, ce fut Pierre Boudreaux, qui après avoir fait ses preuves d’excellent helléniste, devait être une des premières victimes de la guerre. Autour de lui ou après lui vinrent au cours de Meillet, entre 1901 et 1904, Albert Grenier, Terracher, André Mazon, Oscar Bloch, Marcel Cohen, et deux jeunes savants, destinés aussi à l’holocauste de la grande tourmente, Henri Châtelain, Achille Burgun. Ce dernier laissait inachevée une œuvre dont le début annonçait un maître. Ami intime de Burgun, Maurice Cahen, victime lui aussi de la guerre, fut parmi les auditeurs de 1905-1906. La perte que sa mort causa aux études germaniques fut déplorée par Meillet en termes exacts et touchants (voir Linguist. Hist, et gén., II, p. 206).
Dès 1902, on vit aussi venir à l’École un fidèle admirateur de Meillet, Joseph Reby, que l’étude de l’arménien avait conduit à la linguistique et qui après un long séjour au Caucase serait devenu un des maîtres de cette discipline si la mort ne l’avait frappé, jeune encore, en pleine activité. Dans le même temps, un autre arménisant, Macler, suivait les cours de Meillet, cependant que pour l’iranien, Meillet avait comme auditeur Marcel Mauss. Dans les années qui précédèrent la guerre, la liste des auditeurs français de Meillet comprend le germaniste Barat, Paul Collomp et Victor Magnien, deux hellénistes, Anziani (brillant normalien, membre de l’École de Rome, qui voulait se consacrer à l’étrusque, et qui fut tué au début même de la guerre), les slavistes Léon Beaulieux, Pierre Pascal et Tesnière, Louis Mariés l’arménisant, Lacombe le basquisant, Mlle Homburger l’africaniste, enfin Bonnotte et André Durkheim, ce dernier fils de l’illustre sociologue, deux jeunes normaliens fauchés par la guerre et qui donnaient les plus belles espérances.
La tourmente de 1914 ralentit naturellement le recrutement des auditeurs. Cependant, pendant la guerre, et dans les années qui suivirent, Meillet vit venir à ses leçons, entre autres Français, H. Yvon, G. Guillaume, J. Février, F. Mossé, Maurice Lacroix, puis André Vaillant, Sauvageot, Demiéville, Przyluski, Vey, Antoine Martel, Dumézil, Marie-Louise Sjœstedt, Louis Renou, Pierre Chantraine et le jeune Benveniste, auquel ses camarades devaient faire la surprise et l’hommage d’un volume d’Étrennes pendant qu’il accomplissait son année de service militaire (publié en 1928 avec une préface de Meillet).
C’est à M. Benveniste que Meillet laissa sa conférence de l’École, lorsqu’en 1927 il décida de résigner ses fonctions rétribuées. Mais, comme on l’a dit ci-dessus, il continua bénévolement un enseignement qui lui tenait à cœur, et il s’efforça de le donner tant que son état de santé le lui permit, prodiguant ses conseils et ses directions à de jeunes disciples, nouveaux venus à la science, et qu’il considérait avec joie comme les pionniers de l’avenir. C’étaient surtout, en plus de Michel Jonval, trop tôt ravi à la science, Albert Yon, André Prévôt, René Labat, Armand Minard, Michel Lejeune, Stanislas Lyonnet, André Martinet, futurs docteurs dont les thèses s’ajoutent ou s’ajouteront bientôt à toutes celles que l’enseignement de Meillet a inspirées.
Ce qui frappe le plus quand on parcourt cette liste de noms si longue, c’est la variété des talents, des goûts, des vocations qu’elle représente. Tous les aspects de la linguistique y figurent, la linguistique générale, la géographie linguistique et la phonétique, aussi bien que les disciplines diverses qu’embrasse l’immense champ de la grammaire comparée, les langues classiques et l’arménien, celles de l’Inde et de l’Iran, les langues slaves, baltiques, germaniques, celtiques et romanes, et en dehors de l’indo-européen le sémitique, le finnoougrien, le chinois, le caucasique, le basque et le bantou. Il n’est pas de domaine sur lequel Meillet n’ait jeté un regard toujours pénétrant, toujours perspicace, habile à saisir les traits essentiels et à les intégrer dans une considération d’ensemble. Des esprits formés aux disciplines les plus diverses, venus de tous les points de l’horizon, tournés vers les préoccupations les plus opposées, se sont trouvés réunis auprès de Meillet pour obtenir de lui les règles les plus convenables à la direction de leurs travaux. Jamais école n’a montré plus de variété dans les fruits qu’elle a portés ; jamais maître n’a respecté davantage l’indépendance et la personnalité de ses disciples pour obtenir d’eux le maximum de profit dans la voie et suivant la méthode qui convenaient à chacun. L’art qu’avait Meillet de discerner les talents et de les utiliser à leur juste place était chez lui une qualité exceptionnelle. Il n’imposait jamais ses vues ni ses méthodes ; il suggérait seulement des réflexions, et si d’aventure l’auditeur s’étonnait ou se cabrait, il lui laissait le loisir de venir lui-même par le libre exercice de sa raison au point où son maître l’avait devancé de toute la pénétration de son génie.
Il exerçait ainsi une action profonde et décisive. L’influence de son enseignement se reconnaît aisément dans les travaux si variés que ses disciples français ont publiés. Dès ses débuts, il attira aussi et retint auprès de lui de nombreux étrangers, qui pour la plupart nouèrent grâce à lui des relations d’amitié durables avec leurs camarades français. Il serait impossible d’en dresser une liste complète, car beaucoup ne sont parfois restés que quelques semaines à Paris et n’ont pas laissé trace de leur passage dans les Annuaires de l’École. Mais ce peu de temps leur a souvent suffi pour subir l’attrait d’un enseignement si personnel et pour en tirer un profit qu’ils se sont plu à reconnaître eux-mêmes. Quelques-uns, assidus pendant une ou même plusieurs années, ont pris des grades et des diplômes en France avant de retourner dans leur pays, où ils sont devenus des maîtres à leur tour.
Il faut au moins citer dans l’ordre chronologique la russe Mlle de Tchernitsky, une des premières et des plus enthousiastes auditrices de Meillet, le roumain Ovide Densusianu, les belges Émile Boisacq et Antoine Grégoire, le russe Nicolas Oussof, le suédois Söderblom, les arméniens Adjarian et Basmadjian, le suisse Max Niedermann, tous antérieurement à 1900. Entre 1900 et 1914, les roumains Popovici et Tafrali, les suisses Charles Bally, P. Regard, Léon Gautier et Jeanneret, les tchèques Chlumsky, Hodura, Kunstovny, Dubsky, Hrnčir et Winter, les polonais Smieszek, Kleiner et Mme de Wil- mann-Grabowska, que Meillet prit comme collaboratrice pour sa Grammaire polonaise, le hollandais Frederik Muller, les arméniens Gulian, Maxoudiantz, Djalachian et Mirakentz, les russes Stcherba, Smirnof et Mlle Kantchalowska, l’italien Meloni, les allemands Erich Huth et Hans Kinkel, l’autrichien Joseph Huber. Pendant et après la guerre se succédèrent à ses leçons les norvégiens Sommerfelt (qui soutint brillamment à Paris deux thèses de doctorat ès lettres), Stang et Vogt, les polonais Drzewiecki, Wieniewski, Czerny, Zaleski, Safarewicz, Doroszewski et Kurylowicz (diplômé de l’École des Hautes-Études et l’un des collaborateurs des Étrennes à Benveniste), les serbes Pavlovitch et Belitch, les danois Brôndal et Hjelmslev, les américains Woods et Milman-Parry (ce dernier docteur ès lettres avec deux thèses sur un sujet de langue homérique inspiré de l’enseigne- ment de Meillet), les suisses Frei, Burger et Cuendet (ces deux derniers diplômés de l’École des Hautes-Études), les allemands Knoch et Drohla, le russe Minorski, les tchèques Frtchek, Machek, Dvorak et Schramek, l’hindou Ghâté, le lithuanien Bukota, les irlandais Tierney et Dillon, les italiens Devoto et Bonfante, les roumains Rosetti et Graur (tous deux connus aussi par les travaux qu’ils publièrent en France, M. Graur par deux thèses de doctorat et un diplôme de l’École des Hautes-Études), les belges Fohalle et Jacques Duchesne.
L’action de Meillet s’exerçait aussi dans des entretiens particuliers. Il recevait toujours avec joie ses anciens élèves, que les vacances lui ramenaient de quelque lointaine province. D’autre part, les linguistes étrangers ne passaient guère à Paris sans venir lui rendre visite. Certains même eurent l’occasion d’aller le voir à Châteaumeillant, où il accueillait avec empressement tous ceux auxquels il pouvait rendre service ou dont il pouvait apprendre quelque chose. Son inlassable curiosité ne se limitait pas à l’étude des livres et des textes. Il avait pour principe qu’on peut toujours trouver à s’instruire dans la conversation de n’importe qui, pourvu qu’il fût sincère et pensât par lui-même. Seules la banalité futile des mondains, la vanité prétentieuse des sots, la servilité empressée des flatteurs ou l’entêtement borné des fanatiques, lui causaient, malgré sa bonté foncière, des mouvements d’impatience et ne trouvaient pas grâce devant lui. Les gens de cette catégorie ne le gênèrent d’ailleurs jamais beaucoup ; ceux qui, par hasard, se risquaient à l’approcher, ne tardaient pas d’eux-mêmes, à s’éloigner comprenant qu’ils s’étaient fourvoyés auprès de lui. Meillet savait arrêter d’un mot les bavardages ou les compliments inutiles ; mais il ne croyait pas perdre son temps quand il se consacrait si généreusement à recevoir et à écouter les jeunes travailleurs sérieux, qui venaient le consulter. Il répandait alors ses idées avec une libéralité presque gênante pour ceux qui devaient en profiter, ouvrant tous les trésors de sa mémoire, découvrant le mécanisme de ses raisonnements, montrant d’avance le terme auquel il pressentait que devrait aboutir l’enquête qu’il recommandait. Que de thèses de doctorat dont le point de départ et la matière, dont le plan même et les conclusions ont été ainsi fournis par Meillet.
Dans ses premières années d’enseignement, où il était moins entouré, moins connu, moins sollicité, ses élèves étaient admis chez lui à n’importe quelle heure de jour. Plus tard, installé rue de Verneuil, il recevait surtout dans la matinée des trois derniers jours de la semaine ; et à ces moments-là, son cabinet restait rarement vide. Son accueil était simple et amical. Il interrompait son travail pour recevoir le visiteur, il écoutait avec bienveillance les moindres propos, s’intéressant même aux affaires privées, compatissant aux doléances les plus intimes. On sortait toujours de chez lui réconforté et apaisé. Meillet savait en quelques mots balayer les hésitations et les doutes, raffermir les courages, reassurer les défaillances, pallier les erreurs ; il redonnait espoir, encourageait les bonnes volontés, flattait les amours propres, découvrant aux moindres projets des mérites cachés et donnant au débutant la douce illusion de trouvailles qu’il avait suggérées ou ménagées lui-même. Sa direction, clairvoyante et ferme, était à base de bonté : aussi a-t-elle toujours été salutaire et féconde. Son exemple montre avec quelle prudence il faut pratiquer la critique à l’égard des jeunes esprits. L’ironie fait valoir celui qui l’emploie ; mais c’est une arme pernicieuse, qui tue la confiance et laisse au doute toute sa force. Meillet ne l’employa jamais.
Tel il était dans ses salles de cours ou dans son cabinet de travail, tel il se montrait aussi dans les nombreuses sociétés où il eut si souvent l’occasion de prendre la parole. C’était la même simplicité, le même dévouement, la même conscience de ses devoirs, le même zèle pour l’enseignement. Il serait oiseux de rappeler ici son rôle à la Société de Linguistique, où il se fit admettre le 23 février 1889 et où il fut toujours le plus assidu des membres. Il mettait le même soin à préparer ses communications que ses leçons. C’était pour lui un moyen de prolonger son activité professionnelle, d’élargir sa tâche de professeur. Il tenait à assister aux séances, non pour la vaine gloriole de se montrer et de quêter des succès personnels, mais pour y faire connaître sa pensée à un plus vaste auditoire, pour jouer son rôle de chef d’école. Il fut même assidu, autant qu’il le put, à des sociétés voisines. On le vit régulièrement à la société Asiatique, puis à la société de Philosophie, à la société de Psychologie, et plus souvent encore à trois sociétés, dont il fut même président, la société des Études grecques, la société des Études latines, l’Institut français d’anthropologie.
Avec la même simplicité, il jouissait partout de la plus haute autorité. C’est qu’il disait toujours des choses pertinentes, sachant avec aisance saisir les idées d’autrui, les ramener à sa propre mesure, les introduire dans son propre système, les éclairer des propres lumières de son esprit pour les appuyer ou pour les combattre. Il donnait alors l’impression d’une universalité vraiment prodigieuse. Il avait l’air d’avoir préparé ses répliques, plaidoiries ou réquisitoires, même quand il improvisait. C’était une joie de l’entendre, car il n’ouvrait la bouche que pour répandre des idées. Quel que soit l’objet de la discussion, il avait le talent d’élever le débat à des considérations générales, qui produisaient aux auditeurs l’effet salutaire d’un rafraîchissement et d’un enrichissement de l’esprit.
Son autorité n’était pas moindre dans les congrès internationaux. C’est lui qui, avec le concours de Mgr Schrijnen, avait pris l’initiative d’assises périodiques où les linguistes de tous les pays se rencontreraient pour discuter des problèmes de leur spécialité et favoriser au mieux les progrès de la science du langage. Le premier Congrès des linguistes, qui se tint à La Haye en 1928, fut en grande partie son œuvre. Il entendait que ces congrès fussent autre chose que des parlotes décousues, dispersées, où chacun vient briller pendant quel- ques minutes et recueillir des applaudissements pour quelques paroles sonores dont le bruit s’efface aussitôt. Il voulait organiser le travail en commun pour des tâches qui lui paraissaient urgentes. Il s’était attaché à l’idée d’une carte linguistique du monde (voir le Bull. Soc. Lingu., t. XXIX, 1929, p. 77 et ss.). L’Atlas de Gilliéron, auquel il s’était si fortement intéressé, lui paraissait un modèle à compléter et à dépasser, car il ne représentait qu’une faible partie du travail qui restait à accomplir. ‘ Faites l’atlas ‘, disait-il aux Irlandais qui venaient l’entendre lors d’une conférence à Dublin. Il donna le même conseil à l’Académie d’Athènes en 1931. Il le répéta partout où il eut l’occasion de s’adresser à des étrangers. Convaincu que le monde évolue vite et constatant que tant de parlers sont en train de mourir sans recours, il pressait ses auditeurs de recueillir le plus possible de ces vestiges linguistiques, avant qu’il ne soit trop tard. Ainsi en toute circonstance, il avait à cœur de susciter des vocations, de répartir des tâches, de répandre avec des idées des plans de travail pour l’avenir.
C’est qu’il avait la passion de l’enseignement. Il le considérait comme un devoir social, qui comporte en quelque sorte une charge d’âmes. Le professeur n’a pas seulement à faire connaître la vérité, mais aussi à former les intelligences en leur apprenant à raisonner, en leur fournissant le moyen de poursuivre la recherche et de faire progresser la science. Il a devant la postérité la responsabilité de la course flambeau ; il défend et maintient les droits de la pensée libre, qui est la plus belle gloire de l’humanité. Meillet se faisait une haute idée de ce rôle, qu’il prenait très au sérieux.
C’est ce même rôle qu’il s’efforça aussi de jouer par la plume.
Plusieurs de ses livres sont sortis directment de ses cours, par exemples les Dialectes indo-européens, les Origines indo-européenes des mètres grecs. Beaucoup de ses articles n’ont été que des leçons rédigées. Il aimait d’ailleurs à éprouver la valeur de l’écrit en l’exposant d’abord, par la parole, dans des communications à telle ou telle société, ou au cours de conversations privées. L’enseignement oral lui servait alors de pierre de touche pour prévoir l’effet de l’enseignement écrit. Les deux se confondaient à ses yeux, sauf que le second, s’adressant à un public anonyme, inconnu et illimité, engage plus gravement la responsabilité de son auteur. Meillet, qui mesurait avec tant de soin ses moindres paroles, devait apporter plus de soin encore à la préparation de ses écrits. Il n’a guère publié de livre sans l’avoir fait lire d’avance, en manuscrit ou en épreuves, à quelques intimes dont il sollicitait instamment les critiques. Il aimait à en discuter le fond et la forme jusque dans le moindre détail. Il agissait de même pour de simples articles, même fort courts. Ces révisions, auxquelles il attachait un grand prix et qui provoquaient des avis dont il tenait toujours compte, contribuaient à donner à l’œuvre une correction plus exacte et rassuraient sa conscience si scrupuleuse. On sait d’ailleurs quel soin il prenait de corriger ses ouvrages. Aucune édition nouvelle de ses livres n’a paru sans changement notable. Il suffit de comparer les éditions successives de son Introduction ou de son Aperçu pour se rendre compte qu’il n’y a jamais laissé une seule page absolument intacte. Tellement il avait le souci de la perfection.
Meillet, en écrivant comme en parlant, s’est toujours interdit les développements inutiles. Non seulement la rhétorique lui faisait horreur ; mais un simple exposé de faits, n’ayant de fin qu’en lui-même, lui paraissait une besogne aussi fastidieuse qu’inutile. Le moindre de ses articles avait toujours pour objet de prouver, d’établir quelque chose : en d’autres termes, les faits n’avaient pour lui d’intérêt que s’ils soutenaient une idée. Ce désir de dépasser la réalité pour atteindre une vérité générale était bridé seulement par la contrainte qu’il s’imposait de ne pas céder au lyrisme, de rester strictement scientifique, au risque de paraître sec et froid. La plupart de ses travaux renferment plus qu’ils ne paraissent ; il faut savoir les lire pour en dégager toute la substance. Chaque phrase, toute simple d’apparence, mérite d’être méditée à loisir ; on s’aperçoit alors que la pensée, exprimée sous la forme la plus réservée, la plus brève, est riche de prolongements et de rayonnements. Que de travaux ont pu être inspirés de la lecture attentive et réfléchie de chapitres ou d’articles de Meillet, dont un coup d’œil rapide n’avait pas d’abord fait reconnaître l’intérêt ! Tout un long et beau travail de M. Sverdrup sur l’aoriste et le parfait dans la conjugaison germanique est sorti de quelques phrases de Meillet dans ses Dialectes indo-européens (.Festskrift til Hjalmar Falk, p. 296 et s.).
Les premiers articles de Meillet avaient quelque chose de tendu et de resserré, qui les rendait difficiles à lire et à comprendre. On avait peine à suivre une pensée qui s’exprimait généralement par allusion à des faits plus ou moins connus du lecteur. C’était trop exiger de celui-ci que de lui demander à la fois une érudition aussi vaste que celle de l’auteur et une compréhension immédiate de théories nouvelles et originales. Il fallait s’y reprendre à plusieurs fois et méditer sur chaque paragraphe pour tirer de ces articles tout le fruit qu’ils renfermaient. C’est le cas notamment de celui qui parut au tome VIII de nos Mémoires sous le titre ‘ De quelques difficultés de la théorie générale des gutturales indo-européennes ‘ (pp. 277-304). Il date de 1892. Meillet alors se vantait d’en dire qu’il n’y avait guère en Europe que deux ou trois personnes qui pussent le comprendre. C’était un tort, que ses intimes ne manquèrent pas amicalement de lui reprocher. Il ne tarda pas d’ailleurs, fort heureusement, à se mettre à la portée d’un public plus étendu.
L’hermétisme est toujours une erreur chez un savant. En se complaisant dans l’obscurité, bien loin de servir la science, il lui nuit. Il en écarte les lecteurs, même dans son propre pays. A plus forte raison les étrangers sont-ils rebutés par les difficultés qu’une pareille lecture leur impose. Meillet mit quelque temps à se faire apprécier. Encore en 1899, un illustre linguiste allemand, s’entretenant des études linguistiques en France, s’étonnait d’apprendre que Meillet y passait dans les milieux compétents pour le linguiste du plus grand avenir. ‘ J’aurais cru, disait-il, que ce fût Louis Duvau ‘. Celui-ci n’avait alors publié que quelques notes, mais qui dénotaient un goût délicat, une critique avisée, un talent tout proche de celui de Michel Bréal et facilement accessible aux étrangers. On comprend que ceux-ci, même les plus perspicaces, aient mis quelque temps à discerner tout ce qu’il y avait de génial dans les travaux d’Antoine Meillet.
De bonne heure cependant sa réputation s’était bien établie, et l’éclat de sa pensée, dépassant de beaucoup les frontières de notre pays, ne cessa de s’étendre. Ses publications, à mesure qu’elles se multipliaient, le faisaient connaître dans les milieux cultivés du monde entier. Ses moindres articles étaient lus avec attention par tous les linguistes étrangers. On les citait avec éloge ; on s’inspirait d’eux ; on en tenait compte même si parfois l’on devait hésiter à en admettre les conclusions. En plus des articles originaux, sa production comprend un nombre considérable de comptes rendus, qui ne sont guère moins importants pour le rayonnement de son influence. Une tâche essentielle du professeur est la correction des devoirs. Meillet examinait avec le plus grand soin tout ce qui paraissait sur l’immense domaine de la linguistique. Il distribuait impartialement le blâme et l’éloge, dégageant des moindres écrits les idées qui lui paraissaient justes, faisant valoir les qualités des bons livres et les proposant en modèles, préoccupé surtout de contribuer au progrès de la science en multipliant les points de vue et les perspectives.
Ce qui toutefois mit le comble à sa gloire, ce sont ces beaux livres qui se succédèrent à intervalles si rapprochés et dont chacun épuisait sa matière en la renouvelant. Par leur langue élégante et ferme, ils témoignent, sans qu’il l’ait cherché, d’un réel talent d’écrivain. C’est que la forme est née du fond même, dont elle fait valoir tout le dessin, toutes les nuances. Le mérite essentiel appartient au fond, c’est-à-dire à l’esprit qui l’anime. En plus d’une érudition irréprochable et qui tient du prodige, on admire dans ces ouvrages la sûreté de la méthode, la justesse et la pénétration de l’analyse. C’est le triomphe suprême de la raison française ou, si l’on préfère, de l’esprit cartésien, car Meillet proclamait volontiers que toute notre pensée moderne vient de Descartes, qu’il appelait le plus grand des Français. S’il fallait pour conclure juger d’un mot l’œuvre de Meillet comme professeur, on pourrait dire que, partout où il a passé, les choses sont apparues après son passage mieux ordonnées, plus claires et plus belles qu’elles n’étaient auparavant.
Source : J[oseph] Vendryes, ‘ Antoine Meillet,’ Bulletin de la Société de Linguistique de Paris 38.1-42 (1937). By permission of the Société de Linguistique de Paris.
1 Ceux-ci devaient l’année suivante faire l’acquisition, au 19 de la rue Denain, d’une maison où la grand’mère de Meillet habita tout le reste de sa vie et mourut presque centenaire en 1916. C’est cette maison qui a été pour Meillet le vrai et cher logis familial à Moulins.
Antoine Meillet, the Scholar and the Man1
Alf Sommerfelt
Antoine Meillet died September 21, 1936. He had become an institution in modern linguistics. It is therefore natural that the members of our Academy should be given some idea of what he has meant to our science.
Meillet was born at Moulins on November 11, 1866, and was educated at the lycée of that town. In 1889 he became an agrégé and already in 1889-1890 he deputized for Ferdinand de Saussure at the École des Hautes Études. In 1891 he was appointed director of studies in Comparative Indo-European grammar at the same insti- tution. From 1902 to 1906 he taught Armenian at the École des Langues Orientales and in 1906 he succeeded Bréal as professor of comparative Indo-European grammar at the Collège de France. In 1925 he became president of the 4th section of the École des Hautes Études. In 1913 he was elected a member of our Oslo Academy and became in 1924 a corresponding member of our Institute of Comparative Research in Human Culture.
Meillet wrote an imposing number of books and innumerable articles on linguistic subjects. The main great merits of them are three : By means of a precise comparative method they elucidate the system of Common Indo-European and follow the history of this system down the ages. They insist upon the social character of language and show how this fact must be taken into account when one wants to explain linguistic change. And finally they investigated the psychological mechanism of phonetic change. This does not mean, however, that Meillet dealt with these questions separately, as isolated factors. On the contrary. He always wanted to arrive at a full explanation of linguistic phenomena and to determine the complex of factors which enters into the different linguistic changes. But his interests went much further. One of his great merits is to have stressed the importance of the fact that a language is a system which can be studied apart from its history, a point of view which now is becoming general.
Meillet’s first publications dealt with comparative problems. In the smaller of his two doctor’s theses : De indo-europeae radice men- mente agitare՝, published in 1897, he studied an Indo- European family of important words, and in 1903 he published one of his major works : Introduction à l’étude comparative des langues indo-européennes. The publisher accepted the book mainly in order to please the author and was very surprised when the book sold. It sold so well that it has run into seven editions, which is most unusual in the case of a publication of this character.
Meillet accepted Ferdinand de Saussure’s views on the vocalic system of the parent language, but his book is something much more than a further elaboration of de Saussure’s ideas. Comparing the different Indo-European languages and using precise and stringent rules of method he states what the different correspondences teach us about the structure of the parent language. He does not imagine that he is able to reconstruct a complete language such as those which are known through literary tradition, but all the same he arrives at a full system in which the phonological and morphological elements get their precise location. He applied very stringent rules to etymology and stressed the necessity of operating with word forms which require a linguistic as well as a cultural foundation. An etymology which is not evident has no interest, he used to say. One of his main merits is to have shown the importance of parallel development ; many traits which occur in later periods of the Indo-European languages and which were ascribed to the parent language are in reality due to parallel development.
It has often been said that Meillet’s Introduction is an Elementarbuch, but that is due to a misunderstanding. It is true that it intends to introduce the reader to the study of comparative Indo-European grammar. It fulfills this task in an excellent manner, but it accomplishes much more. It sets forth the results he arrived at in a great number of investigations into the relations between the different Indo-European languages and their relevance to the parent language. He published such articles all through his life. About three or four years after the publication of the first edition of the Introduction his well-known study of the nominal phrase in Indo-European appeared in the Mémoires de la Société de Linguistique (XIV, pp. 1 sqq.). And in 1908 he showed how some important differences between the several languages point to original isoglosses in Indo-European (Les Dialectes indo-européens, reprint with a new preface 1922).
Meillet was equally interested in the history of the different Indo-European languages, and has contributed more than any other comparatist to the knowledge of them. His first important work of this nature was his larger doctor’s thesis : Recherches sur l’emploi du génitif-accusatif en vieux-slave. Here he showed how Slavic uses the genitive denoting a living object to render the opposition between the animate and the inanimate. In two books from 1902 and 1905 he dealt with Slav etymology : Études sur l’étymologie et le vocabulaire du vieux-slave, I-II. This work contains, for example, a complete theory of the suffixes. His main contribution to Slavic studies is his book Le Slave commun, published in 1924 (a second edition, undertaken in collaboration with Vaillant, appeared in 1934). Meillet also wrote excellent practical manuals of Slav languages, a Polish together with Madame de Willmann-Grabowska and a Serbo-Croatian in collaboration with Vaillant.
From the start Meillet was interested in Armenian. In his first article in the Mémoires de la Société de Linguistique, devoted to the development of an Armenian consonant cluster, he supports Hübschmann’s view that Armenian is an independent Indo-European language, different from Iranian.
In 1903 he published his historical Armenian grammar : Esquisse d’une histoire comparée de l’arménien classique which has remained the main publication in its field, and of which he prepared a second edition.2 His Alt-armenisches Elementarbuch appeared in 1913 ; it is, I should think, the best introduction to Old Armenian. Meillet’s contributions to Iranian studies are of fundamental importance, the main publication being his Grammaire du vieux-perse from 1915 (a second edition, in collaboration with Benveniste, was published in 1921). In 1925 he wrote a small book on the Gathas containing a series of lectures given at Uppsala. But neither these works nor his numerous articles on Iranian problems can give a complete impres- sion how brilliantly he mastered the difficult field of Iranian philology and linguistics. I suppose that his only equals have been Andreas, Bartholomae and Geldner. It is regrettable that he never published an introduction to the language of Avesta.
Meillet was also one of the great classical scholars of this century, equally informed in linguistic and philological matters. His excellent books on the history of Greek and Latin Essai d’une histoire de la langue grecque (1913, 3rd ed. 1930) and Esquisse d’une histoire de la langue latine (1928, 2nd ed. 1928), made his name familiar to classical scholars everywhere. In these books he endeavoured to follow the great historical movements which these two languages represent and to place the languages in their historical context. Together with Vendryes he published, in 1924, a manual of Greek and Latin historical grammar : Traité de grammaire comparée des langues classiques (new edition 1927). Of the numerous minor publications devoted to Latin and Greek one may especially mention a pamphlet from 1906 on the Latin declination : De quelques innovations de la declination latine, and his little book on the Indo-European origin of the Greek meters. His metrical theories have met with opposition, especially from classical scholars, but I think their importance will be obvious when the study of the Indo-European forms of verse will be taken up on a wide basis. Together with Ernout Meillet sent out in 1932 the great Dictionnaire étymologique de la langue latine where Ernout deals with word history inside Latin and Meillet is responsible for the etymological part. Meillet has the courage of resigning himself to declaring that no explanation seems possible where there is no evident etymology and he does not fill the book with unverifiable hypotheses which are common in most etymological dictionaries.
Among his publications dealing with the Germanic languages the main book is his excellent Caractères généraux des langues germaniques (3rd ed. 1926). In this book he expounds the main evolutionary traits which are special to the Germanic group, and also shows that Germanic, as the other Indo-European languages, have gone through great and special changes so that it cannot be said to have retained the original Indo-European type to a higher degree than the other West-Indo-European languages. He explains the Germanic sound change, the so-called ‘ Grimm’s law through the influence of a substratum.
In many papers Meillet dealt with other Indo-European languages to which he did not devote a full-sized book, such as Celtic, Baltic and Albanian. He took a keen interest in the newly discovered languages Tocharian and Hittite. Together with Silvain Levi he studied the documents brought to France by Pelliot from Central Asia ; together they published articles on the Tocharian numerals, verbs and nouns (Mémoires, XVIII-IX). These articles together with Meillet’s paper in the first volume of the Indogermanisches Jahrbuch and Sieg and Siegling’s first publication, were the sources of our knowledge of Tocharian until we in 1931 got Schulze’s and Sieg and Siegling’s great grammar, founded on the more important material which was kept in Berlin. Meillet did not himself publish anything on Hittite, but used those facts which he considered well established.
Meillet’s interests comprised much more than the Indo-European languages. Although his publications deal only with Indo-European he had a precise knowledge of languages belonging to other families. In 1924 he published together with Marcel Cohen the very useful survey of the languages of the world : Les Langues du Monde.
No other linguist has published such a series of important books on the history of the Indo-European languages as Meillet, but he was more than a specialist on historical linguistics. In many of his publications of a technical character one meets with the sociologist. It is told that one day Durkheim went to see him on some university matters and to his surprise found this ‘ philologist ‘ reading Comte’s great work. Durkheim got Meillet to join his group of sociologists and made him take part in the publication of L’Année Sociologique from volume V on (1901-1902). In volume IX Meillet published his well-known article on the causes of the changes of meaning. He showed that the definition of language corresponds exactly to Durkheim’s definition of a social phenomenon and stressed that the causes of changes of meaning are of a social character. In a series of articles he analyzed the great linguistic social movements, most of them republished later in his Linguistique historique et linguistique générale. In 1918 he wrote a book on the language situation in the new Europe, Les Langues dans l’Europe Nouvelle of which he in 1928 published a second partly rewritten edition with a valuable statistical supplement by L. Tesnière. In this book he stresses the important role played in European culture by the great langues de civilisation. He opposed the idea that there should be an intimate connection between language and ethnic groups. He saw in the creation of small new literary and administrative languages a danger to European culture which after all is a unity. Though Europe is being more and more split up linguistically, the cultural levelling results in increasing inner similarity between the different languages. People tend more and more to express the same things in the same manner, but in different words, and that does not represent any cultural advance.
Finally Meillet made very important contributions to the understanding of phonetic change. He was a friend and contemporary of Grammont’s and understood better than most others the importance of Grammont’s treatise on dissimilation. He saw that when two consonants which stand in contact are changed without becoming identical, the change is not a case of dissimilation, as Grammont had believed, but that the change is due to a subconscious or unconscious effort to maintain them by making them less exposed to assimilation. He called this kind of change a ‘ differentiation ’ (Mémoires de la Société de Linguistique, XII, 1902). This discovery has cleared up an important point in phonetic change and may be said together with Grammonfs book on dissimilation to have led to viewpoints which were carried further by the ‘ phonological’ school. Meillet always looked for a phonetic-psychological explanation of sound changes and never accepted the neo-grammarian theory of ‘ sound laws ‘. In a series of shorter papers he tried to elucidate the character of many phonetic changes.
Meillet was in this way brought to the study of problems of method and his views were in constant development. This may, for example, be seen when one compares the publication on linguistic method which he published in 1911 (in vol. II of La Méthode dans les Sciences) with the little book which appeared in 1925 in the series of the Institute of Comparative Research in Human Culture in Oslo (La méthode comparative en linguistique historique). He had an open mind and read prodigiously as is evident from the great number of book reviews which he wrote in the Bulletin de la Société de Linguistique from 1909 onwards. Some of them, especially during the last years of his life, were short, but others constitute important contributions to the problems dealt with in the book under review.
Meillet was an excellent writer. He once said that a Frenchman who really knows his language trembles before the sentence he puts down on paper ; his writings testify to his rare faculty of clear expression and to the sober, though refined, style which is so characteristic of many French writers. He was not less excellent as a lecturer and a teacher. A lecture given by him could be compared to a work of art, always well rounded off and complete, vivacious and without any superfluous words. It was impossible to feel bored under his chair and one might listen to him three hours without feeling tired. He took a lively interest in his pupils and used to receive them from 9 to 12 in the morning the last days of the week when he had no courses. The years after the first world war when so many foreign students came to Paris, there were queues in the hall of his flat.
He inspired his colleagues quite as much as his pupils. He was the center of the Société de Linguistique of which he became a member in 1889. In 1915 he succeeded Bréal as secretary to the Society. But it took a long time before he became known outside the circle of the specialists. As so often in France it happened only when people discovered that he had a great name abroad. Several of his books were translated into other languages—that does not happen to many linguists. It is significant that only in 1924 did he become a member of the Institut de France. He was intensely interested in music and was known to concert-goers as l’homme au foulard blanc. In winter he let his white silk scarf remain hanging over his shoulders when he listened to a concert and also when he lectured to his students.
During the last years of his life he became very interested in international organisation of linguists. After the first Congress of Linguists, which took place in The Hague in 1928, he became president of the Comité International Permanent de Linguistes. He was well prepared for this work because he was one of the first to renew the ties with the scholars of the countries on the other side. Even during the worst period of the war when it happened that his lectures were interrupted by the detonations, in the Quartier Latin, of shells from the big German gun which bombarded Paris in the spring of 1918, he maintained his quiet, objective and dispassionate judgment of German scholarship. In his case there was no question of a boycott of the books and ideas of the enemy. By an irony of fate he was, in Germany, accused of nationalism, especially on account of the points of view found in the books on the Germanic languages and on the linguistic situation in Europe. These accusations were due to complete misunderstandings. He was able to evaluate dispassionately the situation of French in the modern world and thought that English had the best chances of becoming the main international language, though he stressed the difficulty so many people of other languages have in acquiring a correct English pronunciation. The criticism against his views was conducted in decent forms in scholarly publications, but with the rise of nazism it found its way to the press where he was abused as Ostjude in spite of the fact that his family belonged to the provincial catholic bourgeoisie of the Loire country. His anthropological type was, according to experts, characteristic of the population, or rather the original population, of the Loire Valley. He smiled at all this ; he had only contempt for the racial nonsense of German quack scholars. But the agitation against him by the vulgar Nazi writers had the regrettable result that he became overcautious in his judgment of German scholarly books in order not to complicate the difficult relations between French and German scholars and scientists.
In his last years he suffered from a painful illness. He had never had a strong health, but a stay in the Caucasus as a young man had done him much good. Intense and continuous work—he wrote all his books during the vacations—undermined his strength and in 1932 he was struck down by hemiplegia and became almost blind. His eyesight was partly restored ; he would not give in and continued to work with secretaries. He was much helped by his wife who is a good linguist in both senses of the word. In fact she was greatly superior to him as far as the speaking of foreign languages was concerned. In spite of the fact that he had an excellent ear and phonetic intuition so that he learnt to understand a foreign language surprisingly quickly, he was unable to imitate. His quotations from foreign languages, especially from English, were received by his audience in silent amusement. He felt it and smiled.
Characteristic of Meillet was his sober evaluation of his own work. He stressed that he owed very much to his teachers F. de Saussure, Bréal and Louis Havet and did not fear that this acknowledgment would lessen the originality of his own work. He was always generous in his appreciation of intelligent and able research and he admired genius. He used to say about himself that he had never done anything which testified to genius. And if the term is limited to be used only of discoveries such as the deciphering of a hitherto unknown language, I suppose he was right. But Meillet originated fruitful points of views and extended our knowledge of linguistic conditions more than any other linguist of his time. The faculty of dominating, in all their manifold details, series of linguistic complex systems testifies, I think, to similar high intellectual qualities as the solution of an historical enigma.
When Meillet in October 1910 was elected doctor honoris causa at the University of Berlin, he was presented in this way : ‘ Grammaticae comparatae auctor gravissimus, scriptor elegantissimus, praeceptor meretissimus, studiorum grammaticorum inter Gallos decus atque exemplum.’
Let that be his epitaph.
Source : Alf Sommerfelt,י Antoine Meillet, the Scholar and the Man,’ in Diachronie and synchronic aspects of language (The Hague, 1962), pp. 379-385. By permission of Mouton & Co., The Hague, and the author.
1 Originally published in Norwegian in the Årbok 1936 of the Norwegian Academy of Science and Letters (Oslo, 1937).
2 Appeared in 1936.
We use cookies to analyze our traffic. Please decide if you are willing to accept cookies from our website. You can change this setting anytime in Privacy Settings.